Interview de Dominique de Villepin dans l'hebdomadaire Marianne

Publié le par P.A.

Marianne: Le groupe Dassault, qui possède le Figaro, s'apprête à racheter le Parisien-Aujourd'hui en France. Que cela vous inspire-t-il?

Dominique de Villepin: Je me situerai uniquement sur le plan des principes: il y a aujourd'hui des exigences à défendre, dont celle de l'indépendance des pouvoirs, qui est maltraitée dans notre pays. En ce qui concerne l'indépendance des médias, nous constatons jour après jour la domination d'intérêts industriels là où il faudrait une séparation stricte entre les puissances économiques et les médias. En laissant dans les mêmes mains un groupe de presse aussi important que celui du Figaro, d'un côté, et celui du Parisien-Aujourd'hui en France, de l'autre, ce dernier étant à la fois un quotidien national et régional, le risque est grand de voir se limiter la liberté de la presse. Il faut donc prévenir ce type de situation et veiller à une séparation entre les actionnaires et les rédactions.

Comment?

Pour ma part, je suis favorable à une loi pour éviter à l'avenir toute confusion d'intérêts. Cette loi devrait empêcher tout groupe industriel de posséder des médias dès lors qu'il dépend de la commande publique ou de la régulation publique. Car, lorsque ce type de groupe jette son dévolu sur la presse, cela alimente inévitablement la suspicion. Une règle doit donc être édictée de manière extrêmement stricte.

Qu'est-ce qui vous choque le plus dans le cas présent: est-ce l'appartenance de son propriétaire, Serge Dassault, à l'UMP ou ses liens industriels avec l'Etat?

Chaque citoyen, quelle que soit sa position a le droit d'avoir un engagement politique. C'est donc sur le plan des principes que la question doit être posée. Je ne veux pas personnaliser le débat.

Quel est le principal danger d'un tel rachat, selon vous?

Il y a danger dans la mesure où plusieurs titres importants seraient ainsi concentrés entre les mêmes mains, ce qui ne peut qu'aboutir à une limitation, une réduction de la liberté d'expression dans notre pays. L'inquiétude qui se fait jour au sein de la rédaction du Parisien est d'ailleurs la traduction de ce risque.

Si le Parisien avait déjà été racheté par le groupe Dassault, ses journalistes auraient-ils pu sortir les révélations sur le fils du directeur général de la police national, Frédéric Péchenard?

Ne ciblons pas telle ou telle information. Ce qui est certain, c'est que le risque d'autocensure ou d'influence de la direction est important. La liberté d'expression est aujourd'hui menacée. La démocratie nécessite des règles et un authentique équilibre des pouvoirs. Je souhaite donc que l'on puisse garantir de vrais contre-pouvoirs, qu'il s'agisse des médias ou de la justice. Car l'indépendance de la justice n'est pas non plus assez respectée dans les affaires sensibles. On le voit avec l'affaire Woerth-Bettencourt: pour l'instruire, la meilleure garantie serait la saisine d'un juge d'instruction, mais le parquet s'y refuse. Il faut être vigilant dans cette période-ci. La situation difficile que nous traversons sur le plan tant économique que social, sur fond de tensions politiques très fortes, doit nous conduire à davantage de vigilance démocratique. Nous ne pouvons pas accepter de voir réduite notre liberté d'expression.

Selon vous, y a-t-il en France une presse au service du pouvoir en place?

Les Français sont assez lucides pour constater les limitations du débat public et les pressions sur celui-ci. Il existe trop de partis pris idéologiques. Notre pays souffre fondamentalement d'un excès d'idéologie de la part de la droite, qui se durcit, et de la part de la gauche, qui cède elle aussi à la tentation à l'approche de l'élection présidentielle. Si nous voulons regarder la réalité en face, nous avons besoin d'une information libre, pluraliste et de qualité. Qu'il s'agisse du débat sur la sécurité, sur l'identité nationale, sur les questions économiques, sur la réforme des retraites, la représentation de toute la diversité des opinions est nécessaire pour permettre à nos concitoyens de faire des choix éclairés et de trouver les voies du compromis au-delà des idéologies. Informer est une exigence difficile. Il faut qu'elle soit défendue en toutes circonstances.

Cette menace sur la liberté de la presse que vous dénoncez est-elle une particularité de l'ère Sarkozy?

Tous les pouvoirs peuvent être tenté d'exercer des pressions de manière directe ou indirecte. La nature du pouvoir, c'est malheureusement parfois d'en abuser! Aujourd'hui, le risque est accentué par l'hyperprésidence. Je regrette ainsi les conditions de nomination du président de la télévision publique par le chef de l'Etat. Cela ne va pas dans le sens du respect de l'indépendance des médias.

Quelles conséquences institutionnelles tirez-vous de ces réflexions?

L'exigence d'équilibre et de respect des pouvoirs a subi des entorses fortes depuis trois ans. Les relations entre exécutif et législatif, exécutif et judiciaire, exécutif et médias sont fragilisées par des rapports de forces qui nuisent à l'indépendance. Il nous faut revenir à un équilibre institutionnel non seulement à l'échelle de la nation, mais aussi à l'échelon local. A cet égard, la décentralisation est inachevée, il est urgent de la poursuivre et de mettre fin à la défiance envers les collectivités locales.

Quel bilan faites-vous de l'hyperprésidence de Nicolas Sarkozy?

Elle est d'autant plus choquante aujourd'hui qu'on en voit les limites. Le corollaire de l'hyperprésidence, c'est en fait l'impuissance. Le président, en voulant se mêler de tout, y compris des médias, a perdu beaucoup de sa capacité d'action. Il faudrait revenir à un équilibre institutionnel entre un président arbitre et garant et un Premier ministre qui gouverne. Il faut remettre les choses en ordre de marche. Notre pays est profondément bouleversé dans son fonctionnement. La conséquence, c'est le blocage politique. C'est pourquoi j'en appelle à une exigence de rassemblement et à l'acceptation et à la défense du compromis. De nombreuses sensibilités politiques, comme les républicains sociaux, les démocrates-chrétiens, les centristes ou les sociaux-libéraux ne trouvent plus leur place dans cette confrontation stérile. Il faux passer aux actes pour répondre d'urgence à la demande de justice sociale.

Source: Marianne (propos recueillis par Vanessa Schneider)

Publié dans Interview

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