Visite de la Kennedy School of Government : séance de questions réponses

Publié le par P.A.

Question

Je m’appelle Tafik Rahim. Je suis étudiant ici à la Kennedy School et je viens du Canada. M. le Premier ministre, merci pour votre intervention aujourd’hui et pour votre appel à un nouvel ordre mondial. Avant de poser ma question, permettez-moi de souligner que j’espère qu’après vos déclarations sur le conflit israélo-palestinien, vous allez travailler avec le reste de vos collègues européens pour reconnaître le gouvernement démocratique de Palestine et sa légitimité, et amener le Quartet à cette conclusion également. Ma question a trait à votre analyse du désordre du monde et au respect des différentes identités. Je me demande comment vous voyez ces deux choses dans le contexte de votre situation interne en France, et le rôle que le désordre et, parfois, la non-reconnaissance des différentes identités jouent et ont joué dans le mouvement que nous avons vu se dérouler en France ces deux dernières années. Je veux parler plus spécifiquement du sentiment d’exclusion économique qui touche de nombreuses banlieues. Je veux parler de ce sens de non-participation ressenti par de nombreuses communautés immigrantes, et en quelque sorte le manque de capacité à avoir une identité musulmane en France et à l’exprimer.

Dominique de Villepin C’est une question difficile, mais très importante. Et chaque pays doit trouver une réponse prenant en compte sa propre histoire. L’histoire française est très spécifique, parce qu’à l’époque moderne, tout a commencé en France par une révolution [rires]. Et avec cette révolution, nous avons pris une position très importante, qui est de dire que chaque homme, quelle que soit sa couleur de peau, quelle que soit sa religion, a une valeur universelle. Et cela nous a mené à bâtir une République dans laquelle nous reconnaissons seulement les citoyens, et non les communautés.

Je fais donc une différence importante entre les communautés et l’identité. Je pense qu’il est très important de garder la partie universelle de chacun d’entre nous, intacte. Et nous avons toujours considéré en France que reconnaître les communautés, c’était ôter quelque chose à la République. Nous considérons donc que chacun doit être reconnu pour soi-même, et non parce qu’il appartient à un groupe religieux ou ethnique. Cela nous amène à un défi particulièrement difficile, et la situation est bien sûr très différente de celle du Royaume-Uni ou des Etats-Unis. Mais je pense qu’il est très important, au bout du compte, que ceci crée des droits, bien entendu, pour chaque citoyen du pays, mais cela crée aussi des devoirs pour chacun d’entre eux. C’est pourquoi nous avons décidé de voter une loi sur les signes religieux à l’école qui ne permet pas de montrer sa croyance religieuse dans les écoles. Nous avons l’impression que nous entrerions dans le domaine des communautés si nous acceptions par exemple que les jeunes musulmanes aillent à l’école avec un voile. Je pense que la position que nous avons prise est culturellement très importante, et que nous devons la garder.

Sur le plan économique, cela suppose, évidemment, que nous puissions donner une deuxième chance à celui qui a débuté dans notre société à une position difficile, venant de l’étranger ou venant de quartiers défavorisés sans trouver la voie pour s’intégrer dans la société. Cela signifie faire un effort spécial, mais pas ce que nous appellerions la discrimination positive. Nous devons donner une nouvelle chance et faire en sorte que la société se mobilise afin de trouver la bonne réponse pour chacune de ces personnes. Le problème est donc le suivant : comment pouvons-nous rester fidèles à nos valeurs, à notre vue de la République universelle, et en même temps trouver des réponses personnelles et collectives pour chaque cas dans notre République. Cela signifie que chaque citoyen de ce pays doit croire qu’il fait partie de la solution. Il doit être motivé à trouver la bonne solution. Et bien sûr, quand vous vous trouvez face à des difficultés économiques, il peut être plus difficile pour certaines personnes d’accepter de participer à ces jeux, d’accepter ces règles, mais je pense qu’il est important dans nos sociétés de s’assurer que ces valeurs communes et universelles soient au cœur de notre système car elles constituent les meilleures réponses que nous pouvons aux attaques venues de l’extérieur, à l’islamisme par exemple, ou à toute attitude radicale. Je pense donc que chaque pays suit sa propre voie, mais il est très important pour nous de rester fidèle au chemin de la République universelle.

Question Bonsoir Monsieur le Premier ministre. Je m’appelle Lyane Couri, je viens de Syrie, et je suis en première année à Harvard. Vous avez parlé de possibles négociations avec la Syrie au sujet du problème libanais et de la question iraquienne. J’ai été éduquée au lycée français d’Alep, et je me demandais comment vous pensez que nous pourrons y arriver : est-ce qu travers des écoles, des organisations... ? Comment peut-on faire en sorte que la Syrie, et pas seulement la Syrie, négocie et travaille avec le reste du monde ?

Dominique de Villepin Et bien, je crois que vous avez raison : ce n’est pas seulement le problème de la Syrie, mais le problème du Proche-Orient dans son ensemble, et je pense que nous avons aujourd’hui une nouvelle situation dans la région. Ces dernières années, le nombre de crises a augmenté. Il y a cinq ans, il n’y avait qu’une crise au Proche-Orient : le conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui nous en avons quatre : l’Iraq, le Liban, le Liban et la Syrie, et Israël et les territoires palestiniens. Quatre crises : si l’on ne s’en occupe pas, ces quatre crises vont devenir demain une seule et grande crise au centre des problèmes du monde.

Plusieurs développements très positifs ont eu lieu au cours de ce dernier mois. Le premier est le fait que de nombreux pays arabes sont aujourd’hui prêts à s’impliquer dans un processus de paix. Je pense que l’attitude de l’Arabie Saoudite, par exemple, de l’Egypte, de la Jordanie, qui essaient de favoriser une meilleure compréhension parmi les Palestiniens, parmi les Libanais, montre qu’ils comprennent que s’ils ne font rien, alors la coupure entre d’un côté les radicaux et de l’autre les modérés va créer une situation très, très difficile à gérer. Je pense donc que de plus en plus de pays comprennent que s’ils n’agissent pas de façon positive, s’ils ne prennent pas dans leurs mains le futur de la région, il devront faire face à des temps difficiles.

Et je crois que la Syrie peut comprendre qu’il pourrait être difficile de faire face à une situation de chaos en Iraq, une situation de grandes difficultés au Liban, et d’absence de perspective pour la région. Au bout du compte, il pourrait être difficile pour eux de traiter avec une situation aussi complexe. Je pense donc que le problème est donc de savoir comment nous pouvons réintégrer tous ces pays différents, l’Iran, la Syrie, en s’assurant qu’ils comprennent qu’ils ont des obligations, qu’ils doivent se conformer à leurs obligations internationales, et en leur faisant aussi comprendre qu’ils peuvent y trouver un avantage certain à se comporter d’une façon différente.

Bien sûr, la Syrie va avoir un intérêt économique certain pour les Syriens, un intérêt politique très fort, et un intérêt social à faire partie du jeu de la région et à décider de ne pas regarder seulement leurs propres problèmes, mais de regarder la région et d’interagir collectivement non seulement avec les grands pays, mais aussi avec les pays de la région. Je pense donc que nous sommes peut-être à un moment charnière, si nous parvenons à faire comprendre à tous ces pays et ces peuples que quelque chose doit être fait. Si nous ne le faisons pas, les groupes plus radicaux seront les vainqueurs dans la région. Je pense donc que la responsabilité devrait être présente, et nous devons vraiment essayer de profiter de cette prise de conscience qui se produit dans la région aujourd’hui. Je pense donc que s’il y a certaines raisons d’être pessimiste sur l’avenir du Moyen-Orient, nous avons également aujourd’hui des opportunités qui s’offrent à nous et qui doivent nous permettre d’envisager l’avenir d’une façon différente.

Question M. le Premier ministre, merci d’être parmi nous. Je m’appelle Eric Maltheim, et je suis en deuxième année à la Kennedy School. Je travaille actuellement sur ma thèse, qui porte sur le chômage en France [rires]. L’un des éléments que vous avez mentionnés est l’idée d’avoir une République universelle, où chacun est membre de la nation et pas uniquement d’une certaine communauté. Mais comme vous le savez, il y a certaines communautés qui connaissent des problèmes de chômage beaucoup plus prononcés que d’autres. Quelle est votre solution ou quelles sont vos idées pour résoudre cette disparité ?

Dominique de Villepin Et bien j’espère que, tout d’abord, dans quelques mois ou quelques années, vous n’aurez plus aucune raison d’écrire une thèse sur un tel sujet. Nous avons travaillé très dur sur ce sujet. Quand je suis arrivé il y a deux ans, le chômage était à 10,2 % ; il est aujourd’hui à 8,4 %, et nous espérons passer sous les 8 % à la fin de l’année. Mais nous faisons toujours face à des difficultés majeures : les jeunes, le problème des seniors, des gens au-dessus de 50 ans, le problème des femmes, qui sont tous des problèmes très spécifiques sur le marché du travail.

Ma conviction est qu’il n’y a pas juste une seule raison, mais de très nombreuses raisons, et il y a la difficulté de la France à s’adapter aux nouvelles règles de l’époque actuelle, qui est la mondialisation. Et ceci signifie que nous devons être très pragmatiques dans l’utilisation des différents instruments qui peuvent nous aider à obtenir un meilleur résultat. Le problème est que, en France, nous devons faire face à une situation dans laquelle une grande partie de la société a peur de prendre des décisions radicales. Ils ont peur que le système social traditionnel change trop, et qu’ils puissent se retrouver dans une situation où ils n’auraient aucune protection. Nous devons donc prendre les mentalités en compte, la façon dont les gens pensent et les réalités de l’histoire.

Nous sommes un pays spécial, où le niveau de protection est élevé, le rôle de l’Etat est traditionnellement important, et quand les choses ne vont pas bien, les gens disent : "que fait l’Etat ? Que fait notre Gouvernement ?" . Ici, ils disent "je vais faire face à cette situation par moi-même". En France, ils croient que la première responsabilité est celle de l’Etat. Je pense que nous ne devons pas couper brutalement avec cette tradition, mais plutôt adapter notre système progressivement, et pour cela nous devons procéder d’une façon graduelle, et nous voulons être sûrs que tout le monde va soutenir les réformes, ce qui est très difficile car de temps en temps, vous voulez aller vite, vous voulez prendre un raccourci, et parfois vous avez tort car vous vous retrouvez avec tout le monde dans la rue.

C’est donc une question de contexte, de situation. Je pense qu’il peut y avoir de meilleurs moments pour réaliser des réformes importantes, juste après une élection présidentielle par exemple [rires]. Mais je pense en tous les cas que nous devons trouver un consensus dans lequel tout le monde comprend que si nous voulons avoir plus d’emplois, nous n’avons pas besoin de travailler moins pour que les autres aient une petite part. Au contraire, nous devons tous travailler plus pour obtenir plus de marchés et plus de compétitivité [applaudissement]. Cela fait partie d’une transformation importante, d’une révolution des esprits. Et c’est, je le crois, une nécessité qui doit être préparée. Et afin de la préparer, nous devons forcer le pays à regarder de plus près ce que font les autres pays, à regarder plus à l’extérieur, à regarder les expériences différentes, à regarder à ce que font les Allemands, les voisins, et tous les pays. Comparer les différentes possibilités.

Bien sûr, cela pourrait être plus facile si la croissance était plus élevée dans notre pays. Nous sommes à environ 2 % aujourd’hui. Avec une croissance de 3 %, il est plus facile de réaliser ces transformations parce que les gens ont plus confiance, ils regardent l’avenir d’une meilleure façon. Je pense donc que nous devons obtenir cette bonne conjoncture qui nous permettra d’avancer, de prendre les bonnes mesures, et de changer significativement le système, mais en gardant à l’esprit que nous avons un système très spécifique, qui inclut un bon compromis entre la protection sociale et l’initiative. Nous devons l’améliorer, mais pas transformer radicalement le système.

Question Christian Marquant, étudiant de mi-carrière à la Kennedy School. Je pense également que notre système est vieux : il n’est pas seulement spécifique, il est vieux. Et je pense que, dans une certaine mesure, le système américain, même s’il est beaucoup plus jeune que le notre, est vieux de certaines façons. Et ces systèmes ne sont peut-être pas, par définition, les plus faciles à transformer. Vous avez mentionné la possibilité d’une nouvelle éthique internationale. Que penseriez-vous de la possibilité d’une nouvelle éthique à l’intérieur de nos frontières ? Vous avez dit que, dans la sphère internationale, transformer le système en entier est parfois plus facile. Peut-on envisager la possibilité d’un jour où notre système pourrait réellement changer, et où nos valeurs pourraient vraiment être vivantes : liberté, égalité, fraternité ?

Dominique de Villepin Je pense que dans une démocratie, c’est un combat de tous les jours. La liberté n’est pas quelque chose que vous obtenez pour toujours. Et l’égalité n’est pas quelque chose que vous pouvez considérer avoir atteint, et voilà. Et il est vrai que dans notre pays, comme dans toute démocratie ancienne, nous nous habituons aux situations, et nous devons vraiment être convaincus que nous devons nous adapter tous les jours.

Si vous prenez la liberté, c’est vrai que si vous voulez innover, si vous voulez créer, si vous voulez avoir l’impression que vous donnez le meilleur de vous-même, vous devez avoir un système qui vous aide. Si vous avez une idée, si vous voulez créer une entreprise, ce doit être facile. Bien sûr, dans une France traditionnelle, avec un Etat lourd, c’était très difficile par le passé. Cela devient plus facile. Mais c’est une chose sur laquelle nous devons travailler, et nous devons y travailler avec beaucoup d’humilité. Je crois que l’égalité est l’un des facteurs-clés du changement en France, parce que l’égalité est souvent vue comme un synonyme de jalousie. Nous sommes prêts à ne pas avoir plus si le voisin n’a pas plus. C’est une perversion du système. Nous devrions vivre dans un pays où tout le monde pourrait atteindre le sommet, tout le monde pourrait avoir une vie différente s’il fait les bons choix, et travailler et récolter les fruits de son travail.

Peut-être y a-t-il une sclérose dans de nombreuses parties de notre société. C’est pourquoi je crois que nous devrions continuer à aider ceux qui en ont besoin, principalement les jeunes, ceux qui n’ont pas les mêmes chances que les autres. Notre système universitaire, notre système des Grandes Ecoles dit s’ouvrir, et je crois que la mondialisation nous permet d’avoir des contacts, des échanges, d’ouvrir notre système, et cela va, je le pense, changer la mentalité des gens. Je ne suis donc pas pessimiste sur la possibilité de faire ceci. Je ne pense pas que les choses sont meilleures dans les autres pays. Je pense qu’afin de garder ce qui est bon dans notre pays, nous devons aussi nous ouvrir aux différences, et c’est pourquoi je crois que nous devons aussi rester fidèles à quelque chose qui est une tradition importante de notre pays : sortir, partager nos valeurs avec les autres, avoir un sens et un esprit d’initiative et d’aventure. C’est aussi ça, l’esprit français. Je pense que nous devrions vraiment développer cela dans notre pays.

Question Bonjour. Je m’appelle Diane Degammo et je suis en première année à Harvard. Ma question porte sur vos remarques sur la différence entre les universités et les Grandes Ecoles. Mes cousins de France vont actuellement à l’université et débutent dans la vie active, et une chose que j’ai vraiment remarquée est que, même si c’est formidable que l’université gratuite donne des opportunités à tellement de gens, il existe malgré tout une très grande disparité entre les diplômés des universités et ceux des Grandes Ecoles. Comment peut-on améliorer la situation de ceux qui n’ont pas eu la possibilité d’étudier dans les Grandes Ecoles, et donc améliorer la vision que les jeunes français ont de leur avenir ?

Dominique de Villepin Je crois que la réponse est d’essayer de créer beaucoup plus de relations entre l’université et les Grandes Ecoles. Il devrait être plus facile pour un étudiant de l’université d’intégrer les Grandes Ecoles, et pour quelqu’un d’une Grande Ecole d’aller à l’université et de suivre une carrière différente. La clé réside donc dans plus d’échanges.

Il y a un deuxième facteur qui, je le pense, est très important dans notre système, et cela pourrait aussi être un défi pour toutes les démocraties. Nous devons comprendre que la vie ne s’arrête pas à 20, 22 ou 24 ans. Et quel que soit votre diplôme, quelles que soient les études que vous avez suivies, il n’y a rien de plus important que votre personnalité. Et la personnalité, ce n’est pas toujours quelque chose que vous obtenez seulement à l’école, à l’université ou par l’éducation. C’est quelque chose que vous développez à travers votre expérience de la vie. Donc, plus vous voyagez, plus vous vous mélangez aux autres, plus vous connaissez la culture des autres, plus vous êtes capable de comprendre la langue des autres et la différence culturelle, plus vous pouvez découvrir votre capacité à changer les choses, plus vous allez vous ajuster et vous adapter dans la vie.

Ma conviction est que quelqu’un qui, à 18 ans, va prendre le risque de partir deux ans en Chine, deux ans au Guatemala, deux ans en Amérique du Sud, et bien cette personne va probablement avoir une meilleure expérience que beaucoup de jeunes qui suivent des études traditionnelles. Je crois que dans le monde de demain, ce que les gens rechercheront avant tout, c’est l’expérience, la personnalité, l’optimisme et la capacité à créer. Il n’y a rien de plus important. Quand je reçois des jeunes, et que je cherche celui qui m’aidera à trouver la bonne réponse aux différents problèmes [rires], la créativité est ce que je recherche.

Et plus vous avez vécu dans la tradition et sous une règle stricte, moins vous aurez de créativité. Il est rare de trouver des jeunes avec une telle créativité à la sortie de l’université. Quand vous faites l’expérience de la vie, quand vous traversez des difficultés, quand vous devez faire face aux défis, quand vous avez des expériences dans des contextes sociaux divers, vous développez cet esprit différent, et je pense que c’est très, très important. Il est aussi important d’avoir la capacité de faire face à différentes expériences. Si vous voulez travailler dans la finance, étudiez le cinéma, étudiez les arts, faites du sport. Au bout du compte, cela vous donnera une mentalité différente et une autre façon de voir les choses.

Je pense que la vie n’est pas écrite à l’avance. Vous voyez, il y a dix, quinze ou cinquante ans, nous vivions dans un monde de croissance continue. Vous allez vivre aujourd’hui et demain dans un monde avec beaucoup plus de chaos et de désordre, avec beaucoup plus de crises, et avec beaucoup plus de difficultés. Et au bout du compte, ce qui fera votre différence, c’est seulement votre personnalité. Vous devrez changer d’emploi, changer de pays, changer de vie, et ce qui vous servira, c’est bien votre capacité à répondre aux différentes situations rapidement, à trouver les bonnes réponses facilement. Si vous êtes en Chine, vous ne savez pas où aller, vous devez trouver une réponse, vous vous trouverez vous-mêmes. Et si vous avez été élevé avec la conviction que vous devez être fidèle à vos valeurs, avec un engagement fort à être ouvert aux autres, vous trouverez les bonnes réponses.

C’est pourquoi je dis toujours à mon fils : "Rencontre des gens différents. Engage-toi dans le Légion Etrangère. Fais du parachutisme". La vie est intéressante quand vous prenez des risques. Alors vous apprendrez quelque chose de très important que vous n’apprendrez pas toujours à l’université ou à l’école. Vous apprendrez quelque chose sur vous-mêmes. Vous apprendrez que quand vous croyez avoir des limites, vous pouvez toujours aller un peu plus loin. Ma génération allait au Népal, en Inde, nous voyagions à travers le monde avec rien, quelques sous en poche. Je pense qu’aujourd’hui nous devons le faire, différemment, mais nous devons le faire.

Question Bonjour. Je m’appelle Chey Kiamada. Je suis étudiante en deuxième année ici à la Kennedy School. Depuis que la France a aboli la peine de mort en 1981, j’ai l’impression que la France a fortement exprimé son opposition à la peine de mort, et cette impression s’est renforcée récemment. Quelle est la raison que la France a en tant que pays et qui la pousse à plaider pour l’abolition de la peine de mort ? Je serais curieuse d’entendre votre réponse, surtout dans un pays où la peine de mort existe. Je viens du Japon, je ne suis pas américaine [rires]. Je pense que la peine capitale ne résout pas vraiment les problèmes, mais je ne suis pas encore arrivé à prendre une position ferme. Pouvez-vous s’il vous plaît m’aider à comprendre le raisonnement fondamental ? Merci beaucoup.

Dominique de Villepin Je pense qu’il est très important de comprendre que, derrière la question de la peine de mort, il y a celle de la façon dont nous regardons l’autre. Tout être humain a quelque chose de spécial. Si on considère ceci, alors on doit respecter la vie en elle-même. Même si on est en face de quelqu’un qui a fait la pire chose, qui a commis le pire crime, on doit considérer que la vie a sa propre valeur.

La vie nous a été donnée. Personne, aucun être humain ne peut nous la reprendre. Je pense que pour une démocratie, c’est très important. C’est pourquoi nous avons décidé, le président Chirac a décidé il y a environ deux semaines d’intégrer cet élément dans la Constitution. Et nous croyons que notre position contre la barbarie est beaucoup plus forte quand on refuse la peine de mort. Car nous sommes convaincus qu’il faut respecter toute vie. Bien sûr, nous sommes dans un monde et des pays où des sanctions sont nécessaires. Et les sanctions doivent être, parfois, exemplaires.

Mais prendre une vie est quelque chose de différent. Et je pense que pour une démocratie, c’est un test très intéressant parce qu’il est très difficile pour une démocratie de faire face aux barbares, aux nazis, aux fascistes, aux criminels. Mais qu’est-ce qui fait la différence entre une démocratie et un autre pays ? Ce qui sépare fondamentalement une démocratie de tout autre pays, c’est qu’une démocratie ne va pas utiliser les armes des autres. Certaines armes ne seront pas utilisées, car cela fait partie de son éthique. Une démocratie ne doit pas torturer [applaudissements].

Vous devriez écouter Albert Camus, qui l’a dit très clairement. Car si vous utilisez la torture, si vous utilisez la peine de mort, vous vous dégradez, vous dégradez votre âme [applaudissements], votre vision personnelle de l’être humain. Alors que si vous ne répondez pas, si vous utilisez des moyens différents, des moyens respectueux, vous célébrez au contraire ce que les hommes ont de meilleur : une certaine idée de l’humanité.

Vous voyez, j’ai passé trois ans de ma vie en Inde, et cela a vraiment été quelque chose qui m’a transformé. Et l’un des hommes pour lesquels j’ai le plus de respect est certainement Gandhi. Face à la violence, face à toute sorte d’injustice, cet homme a décidé de ne pas répondre de la façon traditionnelle, de ne pas utiliser la violence contre la violence, et cela a été la façon la plus révolutionnaire de répondre à la violence. Parce que cela montre un différent visage, parce que cela montre qu’alors que vous êtes attaqué, vous gardez le visage, l’image, l’attitude d’un véritable être humain. Et je crois que c’est là que vous avez la véritable différence entre une démocratie exemplaire et une démocratie quelconque. Or, dans mon esprit, toute démocratie doit être exemplaire. Ce que je dis n’est pas facile à mettre en pratique. C’est beaucoup plus facile de le dire en théorie. Mais une démocratie n’est pas une démocratie si elle ne sert pas un idéal : une certaine idée de l’homme, une certaine idée de la société, et nous devons tous, dans nos vies de tous les jours, essayer d’aller de l’avant et d’atteindre ce point précis où nous nous sentons fiers d’être des êtres humains.

Modératrice Ce sera maintenant la dernière question.

Question Je m’appelle Charles Seconder, je suis un étudiant en MPA ici à la Kennedy School. J’ai une question à propos des élections présidentielles à venir en France [rires]. Si François Bayrou, que va-t-il se passer à l’Assemblée nationale ? Et s’il ne gagne pas, pourquoi croyez-vous qu’il pourrait échouer ?

Dominique de Villepin Vous voyez, il y a environ deux semaines, j’étais à Londres pour décorer Harold Pinter de la Légion d’Honneur. Harold Pinter a fait un discours, disant ce qu’il pensait de la guerre en Irak. Comme l’une des personnes présentes lui disait : "Harold, ça a vraiment été dur pour moi de t’écouter, parce qu’on m’a toujours dit qu’on ne devait pas accuser son propre pays depuis l’étranger", - c’était à l’ambassade de France -, Harold Pinter a répondu : "Oui, mais beaucoup de ceux qui meurent en Irak, ils meurent dans un pays étranger".

Donc je ne vais pas entrer dans les détails [rires]. Comme de nombreuses démocraties, nous sommes dans une situation où les citoyens français s’interrogent sur leur avenir. Et ils s’interrogent, ils se demandent qui est le meilleur. Nous avons une nouvelle génération qui arrive sur la scène : qui est le meilleur ? Au bout du compte, il est difficile de savoir ce qu’un candidat va faire quand il sera élu, peut-être, Président. Alors les gens oscillent de l’un à l’autre, et vous voyez ceci dans les sondages. Et on oublie parfois que les sondages ne parlent que de 50 % des Français, parce que les autres 50 % n’ont pas encore pris leur décision. Tout ceci n’est donc qu’une affaire de commentaires, ça n’a pas vraiment de fondement.

C’est là où je pense que la démocratie devrait parfois être un peu plus silencieuse, les médias un peu plus humbles et plus respectueux des citoyens. Ils devraient donner la position de tous, mais ne pas entrer dans cette compétition qui ressemble plus à une course de chevaux qu’à un réel débat démocratique. Le fait que certaines personnes en France puissent penser : "nous avons connu la gauche, nous avons fait l’expérience de la droite, maintenant nous aimerions essayer le centre", très bien, mais après ? Dans une démocratie, il faut choisir, et ce n’est pas facile... Je pense donc qu’aujourd’hui les gens se demandent avant tout qui sera celui qui serait le meilleur pour répondre aux problèmes de Français.

Demain, ils compareront. Mais nous n’y sommes pas encore : avec encore sept semaines de campagne, nous ne sommes pas dans la phase où ils comparent les uns aux autres. Ils vont comparer, ils vont suivre les débats, ils vont écouter les arguments de chacun, et alors ils décideront. Ce que je peux vous dire, c’est que les Français sont un peuple surprenant, ils ne font jamais ce que vous pensiez qu’ils feraient. Ils sont très indépendants, mais quand je regarde en arrière, l’histoire de mon pays sous la Cinquième République, ils n’ont jamais fait d’erreur. C’est pourquoi je peux vous dire qu’en tant que Premier ministre, j’ai confiance. Je ne réponds donc pas à votre question sur une personne spécifique, mais je suis confiant : leur choix sera la bon choix pour un pays qui a besoin de se transformer et qui a la capacité de gagner les défis.

Merci.

Publié dans Action gouvernementale

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