Le débat ne prend pas dans la campagne présidentielle française

Publié le par P.A.

Au gré des discours, on décèle dans la campagne présidentielle en France quelques tentations protectionnistes. Deviendront-elles un thème majeur d'ici au mois d'avril ? Le promoteur de la fracture sociale en 1995, Emmanuel Todd, le souhaite. Il plaide pour un « protectionnisme européen ». Invité par Dominique de Villepin lors de la conférence sur l'emploi et les revenus, le 14 décembre, il en a fait le coeur de son discours : « Je suis arrivé à la conclusion, il y a quelques années, que le protectionnisme était la seule conception possible et, dans un second temps, que la seule bonne échelle d'application du protectionnisme était l'Europe. » C'est, selon lui, le moyen de « réconcilier les Européens de l'Ouest et les Européens de l'Est ».

Villepin contre le libre-échangisme ? 

Emmanuel Todd : «le protectionnisme européen est la seule réponse réaliste à la compression des salaires en Europe»  

Plume de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim el-Karoui a, lui, publié un essai sur ce thème (L'Avenir d'une exception, Flammarion) dans lequel il explique : « Le libre-échange et l'inégalité, ça ne marche plus » et propose de faire le choix de « la souveraineté européenne ». Fiches à la main, site Internet à l'appui (www.protectionnisme.eu), il s'efforce de convaincre les candidats. « Il ne s'agit pas de se replier sur soi, de défendre l'autarcie, mais plutôt d'adopter le principe de l'écluse : les changements économiques sont rapides et brutaux, il faut se donner le temps de s'y adapter. C'est le seul moyen de faire accepter les réformes. En protégeant le marché européen, on peut aussi recréer les conditions d'une unité européenne plutôt que de laisser chacun jouer pour soi, comme le fait actuellement l'Allemagne. »
 
Mais, pour l'instant, même si Marine Le Pen brandit des produits chinois sur les plateaux de télévision, si l'idée d'une préférence communautaire dans les marchés publics est souvent exprimée, la tentation protectionniste n'est pas au coeur du débat. On aurait pu croire que Nicolas Sarkozy avait mordu à l'hameçon. Dans un entretien aux Échos, le 9 novembre, il affirmait : « Entre la protection et le protectionnisme, je cherche un chemin équilibré », pourfendant la politique de la Banque centrale européenne et de l'OMC. Mais, le même jour, son discours à Saint-Étienne était plus modéré.
 
Les experts en première ligne
 
Le 20 décembre, à Strasbourg, Ségolène Royal a déclaré : « L'Eu­rope devra être un espace de protection, parce que si nous voulons sauver notre modèle social, alors nous devrons (...) utiliser tous les moyens pour protéger nos marchés, nos emplois, nos salariés, notre industrie, tout en restant bien évidemment ouverts sur le monde, mais à armes égales », brocardant elle aussi la BCE, mais elle n'a pas brandi cette idée en étendard, contrairement à Laurent Fabius. François Bayrou, lui, n'a pas accrédité les thèses protectionnistes. Tous savent, en outre, que l'Allemagne y serait profondément opposée.
 
Le débat fait donc surtout rage entre experts. À l'image de l'écluse, employée par Hakim el-Karoui, les spécialistes du commerce international répondent par celle de la ligne Maginot, qui n'a jamais protégé contre aucun danger, mais qui a rendu le pays plus vulnérable car il pensait avoir le temps. Lionel Fontagné, professeur à l'université Paris-I, rappelle que les produits de consommation des pays émergents sont en moyenne 2,2 fois moins chers que les produits français comparables et qu'il faudrait relever les droits de douanes à 120 %, contre 0,8 %, pour rééquilibrer les prix ! Continuerait-on alors à vendre des Airbus, interroge l'économiste ? Zaki Laïdi, chercheur au Ceri et à Sciences Po, souligne, lui, que les importations représentent bien 42 % de la demande en France, mais que celles en provenance des pays à bas salaires ne sont que de 11 %. « La bonne analyse que font les défenseurs du protectionnisme européen, c'est la montée des inégalités. Mais, pour la gérer, l'instrument de premier plan, c'est la redistribution, pas le protectionnisme », conclut Lionel Fontagné.
Source: Le Figaro

Publié dans 2007

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