Vœux de la presse ministérielle à M. Dominique de Villepin

Publié le par P.A.

Monsieur le Premier ministre, La tradition des vœux échappant aux susceptibilités identitaires, c’est avec bonne conscience, et avec beaucoup de plaisir, qu’au nom de l’ensemble de la presse ici représentée, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2007. Vœux qui s’adressent tout autant à votre famille et à vos collaboratrices et collaborateurs qui sont souvent à la peine mais partagent avec vous le goût de « l’action ». Il arrive parfois que les effets de celle-ci ne répondent pas toujours aux aspirations premières.

L’an dernier, dans ce lieu et dans de semblables circonstances, vous nous avez prédit, monsieur le Premier ministre, une année « intense » et souhaité, pour en atténuer la rudesse « quelques gouttes d’humour et de tendresse ». 2006 a été de fait très dense mais les deux ingrédients de votre recette idéale ont quelque peu manqué. Sauf à considérer que les slogans et manifestations contre le CPE ont relevé de la fonction ludique des crises et que les prises de bec au sein du groupe UMP de l’Assemblée n’ont fait que trahir les sentiments ambivalents des députés à votre égard. Reste que la guerre éclair que vous aviez entrepris contre le chômage des jeunes s’est soldée par une défaite, ce qui vous a valu une plongée dans les sondages de popularité. Mais vous avez repris votre rocher pour lui faire « gravir la montagne », comme disent certains. Nul ne peut vous contester une forte capacité à endurer les tourbillons politiques et médiatiques pour durer et survivre. Mais sans doute avez-vous été à bonne école à l’Elysée.

Cette ténacité vous vaudra une reconquête des faveurs de l’opinion rarement observée à Matignon, et malgré les aléas, vous pouvez vous prévaloir d’une année 2006 « utile ». Elle l’a été sur le front du chômage, que vous avez érigé en mère des batailles ; elle l’a été aussi en matière de croissance. Elle a été très productive en textes de loi, le Parlement vous reprochant même de le surcharger. Mais si l’étendard du patriotisme économique a claqué au vent, il a moins entraîné les troupes, à croire que le volontarisme politique peine à s’affranchir des contraintes capitalistiques.

Votre credo, monsieur le Premier ministre, n’en reste pas moins que « l’action politique peut changer les choses et donner des résultats ». Vous continuez donc à vous battre, jusqu’au dernier moment, la beauté de la chose étant de renforcer la fonction de chef de gouvernement en démontrant que vous n’êtes pas, selon ce que vous dites, «  un Premier ministre qui s’est couché ». Qui oserez croire le contraire d’ailleurs ? Mais, ainsi que l’écrit Baudelaire, poète que vous aimez, « Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, l’Art est long et le Temps est court ». Dans le sablier, les grains s’écoulent et rapprochent du terme du mandat présidentiel. Une échéance qui détourne l’attention des uns et entraîne beaucoup d’autres à regarder de l’autre côté de la Seine. Sisyphe semble parfois seul au pied de sa colline.

Cette solitude ne vous gêne guère, convaincu que vous êtes, monsieur le Premier ministre, que la rareté des hommes qui avance à vos côtés, tient un peu à ce que les autres ont le souffle trop court. Vous n’en donnez pas moins le sentiment de piaffer face à un combat dont il n’est pas besoin d’être grand devin pour comprendre que vous le jugez à votre mesure. Vous voici alchimiste, stratège, tacticien. Vous expliquez que l’opinion ne se cristallise qu’à l’approche de l’élection. Vous assurez que la victoire tient à la transmutation du candidat en une sorte d’ascète politique se dépouillant de ses passions. Mais ce moine doit aussi être soldat, capable de conduire une guerre de mouvement pour surprendre l’adversaire. Résisterez -vous à la tentation d’habiter ce rôle dont vous définissez si bien les contours ? Vous nous laissez supputer. Et nous de nous interroger sur le sens de la « métamorphose » espérée. Est-ce le mouvement qui fait passer de la chrysalide au papillon ou la punition qui transforme l’audacieux en statue de pierre ?

Cette année électorale, vous vous en doutez, nous passionne, passionne les journalistes que nous sommes. Nous n’en oublions pas pour autant nos confrères et consoeurs qui rendent compte de vraies guerres et de combats politiques beaucoup moins démocratiques, parfois au péril de leur vie. 2006 a été, à cet égard, une année douloureuse, puisque 81 journalistes sont morts dans l’exercice de leur métier. L’émotion soulevée par l’assassinat d’Anna Politkovskaïa mérite de valoir pour les autres et de durer.

Moins dramatique mais quelque peu inquiétante, la situation de la presse en France soulève de nombreuses questions. La mission d’étude confiée à Marc Tessier par le ministre de la Culture doit rendre un rapport en janvier. Nous, nous sommes tentés de dire : un de plus ? Nous nous contenterons d’être reconnu pour le moment comme produit culturel susceptible de mécénat au regard de l’administration des impôts. Le ministre dira que c’est déjà beaucoup ! Mais c’est qu’il se fait tard pour agir, malgré votre volonté de veiller encore.

L’avenir étant ce « fantôme aux mains vides » dont parle Victor Hugo, l’espace qui s’ouvre oscille entre vallées riantes et dunes désertiques. Mais vous aimez les paysages incertains de Zao Wou-Ki, «  tangage des formes et des matières qui nous plongent chaque fois dans la joie et le doute », ainsi que vous l’écrivez dans la préface que vous avez consacrée à ses « Carnets de voyages ». Entre l’élévation et l’abîme, sa peinture hésite, laissant ainsi à chacun le soin d’explorer ses propres attentes. Sur ses pas, et très modestement, nous renouvelons des vœux dont il vous appartient aussi de définir le contenu. Je vous remercie, monsieur le Premier ministre.

Discours de Chantal Didier

Publié dans 2007

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