Interview: Dominique de Villepin face aux lecteurs de Metro

Publié le par P.A.

Avant de participer aujourd’hui à la conférence emplois et revenus avec les représentants des syndicats et du patronat, le Premier ministre, Dominique de Villepin, a reçu les lecteurs de Metro à Matignon afin d’évoquer les priorités du gouvernement pour les prochains mois.
 
 
Peut-on prendre des mesures concrètes pour l’emploi à quelques mois des élections ?
D’abord, on ne part pas de rien. Pendant dix-huit mois, mon gouvernement s’est considérablement mobilisé autour de la priorité de l’emploi. Nous avons des résultats puisque nous avons réussi à passer d’un taux de chômage de 10,2% à une situation aujourd’hui de 8,8%. On a franchi un cap. Mais il reste des dés importants à relever : trouver un emploi pour ceux qui n’en ont pas, aider ceux qui ont un emploi mais qui restent confrontés à la précarité.
En vue de la conférence emploi et revenus, nous avons recensé trois difficultés immédiates : faire en sorte que le travail paie, c’est le problème du pouvoir d’achat et des revenus. Il y a aujourd’hui 17% des salariés au niveau du Smic contre 10% il y a dix ans. Deuxième difficulté : le logement.
Quand on gagne 1 500 euros par mois on peut vous refuser un loyer de 500 euros, ou exiger des garanties inatteignables. Comment fait-on ? Enfin les femmes : comment faire garder ses enfants lorsqu’on travaille dans une société de nettoyage à 6 heures du matin et qu’on ne fait que 28 heures par semaine ? Face à tout cela il y a trois types de solution : les réponses concrètes, immédiates, sur lesquelles nous sommes tous d’accord, et les réponses qui relèvent de la négociation et qui pourront être lancées avec les partenaires sociaux. Mais ce que je refuse c’est qu’on gèle tout à l’approche des élections.
 
Comment éviter les dérives du travail à temps partiel qui engendre aujourd’hui une grande précarité ?
Il y a aujourd’hui deux types de temps partiel : choisi et subi. Peut-on mieux organiser le temps partiel tel qu’il existe et faciliter le passage du temps partiel au temps plein ? Normalement les salariés en temps partiel sont prioritaires lorsqu’un temps plein se crée dans l’entreprise. Ce qui est sûr, c’est que le salarié à temps partiel doit bénéficier des mêmes droits sociaux que les autres et être rémunérés pour ses heures supplémentaires. Et puis je ne veux pas que des femmes ou des hommes qui travaillent à temps partiel y soient enfermés sans pouvoir en sortir.
En revanche, on peut essayer d’accroître le recours à la formation pour les salariés à temps partiel. On peut aussi développer la validation des acquis de l’expérience qui permet de franchir un palier et d’accéder à un autre type d’emploi. Ce sont des pistes que nous allons explorer avec les syndicats.
 
Les PME ont peur d’embaucher à cause des charges. Comment les aider ? Et comment rapprocher les chômeurs des PME, même sur de courtes périodes ?
En France on a créé cette année 235 000 nouvelles entreprises, et chaque année il y en a davantage.
Parmi celles-ci, 70 000 entreprises sont créées par des chômeurs et des dispositifs ont été mis en place pour les aider, avec notamment la suppression de charges sociales pour les deux premières années. En matière de recrutement dans les PME, nous avons créé le CNE (contrat nouvelle embauche) qui a permis de débloquer près de 700 000 postes. Peut-on, pour ceux qui sont complètement hors de l’emploi, proposer une activité rémunérée, même faiblement ? Le risque, c’est de créer un sous-emploi précaire mais c’est aussi de ne plus pouvoir bien distinguer le revenu d’assistance du revenu du travail qui doit être vraiment incitatif. C’est pour cela qu’avec Thierry Breton et Jean-François Copé nous avons renforcé la prime pour l’emploi qui aujourd’hui est l’équivalent du treizième mois.
 
Au chômage, j’ai mis six mois pour créer ma société. En Angleterre, ça m’aurait pris quarante- huit heures. Pourquoi un tel décalage ?
Tout est plus facile en Angleterre pour entreprendre, mais on est infiniment moins bien protégé qu’en France. Ce qu’on perd d’un côté, on le gagne de l’autre ! Cependant nous avons des progrès à faire et nous devons encourager encore davantage lacréation d’entreprise,notamment dans les secteurs nouveaux. Jean-Louis Borloo et RenaudDutreil travaillent d’ailleurs beaucoup à la simplificationdes procédures.
 
Le plan pour l’emploi des seniors n’a-t-il pas tendance à stigmatiser une partie des travailleurs, alors que nous sommes une catégorie comme les autres ?
Il y a un choix à faire : soit on s’occupe des différentes catégories qui rencontrent le plus de difficultés et on leur apporte des réponses adaptées, soit on se retrouve avec un marché de l’emploi qui exclut les jeunes parce qu’ils ne seraient pas bien formés ou les seniors parce qu’ils seraient trop coûteux pour l’entreprise. Pour que ça marche, il faut des leviers, il faut encourager l’embauche des jeunes et des seniors, il faut défendre l’égalité de traitement des hommes et des femmes dans l’entreprise.
En mettant en place le contrat senior de 18 mois renouvelable, en prévoyant un accompagnement particulier pour les jeunes sans qualification, en développant l’orientation le plus tôt possible à l’école et à l’université, nous voulons apporter des réponses à chacun et faire bouger les choses dans le bon sens. Les outils existants, c’est bien. Mais on ne fera changer les mentalités qu’en inventant de nouveaux dispositifs.
 
Juniors et seniors ont souvent du mal à s’entendre dans l’entreprise.
Comment les réconcilier ?
Il y a des entreprises dans lesquelles les choses se passent très bien. Par exemple lorsque les jeunes ont un tuteur, la relation devient très vite une relation d’apprentissage et d’estime réciproque.
Dans d’autres entreprises c’est plus compliqué, il peut y avoir des rivalités, des tensions, chacun ayant du mal à trouver sa place. Les choses se passent d’autant mieux qu’il y a davantage de travail pour chacun.
Ça passe par plus de croissance et par la mobilisation d’outils spécifiques, de façon plus volontariste.
Lorsque j’ai été nommé Premier ministre, j’ai refusé de me priver de certains outils. Nous avons allégé certaines contraintes qui pèsent sur les petites entreprises pour faciliter le recrutement, mais nous avons aussi eu recours aux emplois aidés. La bataille de l’emploi ne se gagne pas par l’idéologie mais par le pragmatisme.
 
Que retenez-vous de l’échec du CPE ?
Le CPE, c’était une réponse qui aurait permis d’apporter une solution à des gens à qui on ne propose rien et à qui, malheureusement, on ne propose toujours rien. Le CPE aurait permis de changer l’état d’esprit des jeunes par rapport
à l’emploi. Ce n’est pas pareil de se lever le matin en se disant : “j’ai une offre d’emploi et j’en aurai une autre demain” que de se dire : “j’aurais peut-être une offre dans trois mois puis peut-être une autre dans six mois”. L’idée était que plus vous avanciez dans ce contrat, plus vous consolidiez vos droits et plus votre expérience augmentait.
L’expérience pour les jeunes, c’est bien la clé sur le marché du travail. La leçon que j’ai tirée, c’est qu’on a toujours intérêt à avancer dans la concertation et le dialogue. Le rendez-vous que nous avons aujourd’hui, avec la conférence emploi-revenus, en est un exemple.
 
Si vous n’êtes pas candidat à l’élection présidentielle, comment comptez-vous participer au débat sur l’emploi ?
La conférence emploi et revenus, c’est déjà un élément de débat formidable. L’Etat, les syndicats, les entreprises vont faire des propositions et je crois que dans cette période difficile, il y a besoin de nouer des liens, d’avancer, même si c’est un travail de longue haleine. Les Français auraient pu légitimement s’inquiéter si le gouvernement avait décidé de poser son crayon à six mois des élections. Comment s’étonner alors que certains de nos compatriotes soient tentés par le vote extrême !
Comment s’étonner qu’ils désespèrent de la politique. L’honneur de la politique, c’est l’action et le résultat au service des Français. Je me bats pour qu’au moment où je passerai le témoin à mon successeur, le niveau de chômage soit le plus bas possible. Je crois que c’est là le bon fonctionnement d’une démocratie moderne.
 
Source : METRO PROPOS RECUEILLISPAR JÉRÔME VERMELIN

 

Publié dans Action gouvernementale

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