Villepin l'obstiné

Publié le par P.A.

 

Son audition comme simple témoin dans l'affaire Clearstream redonne espoir à Dominique de Villepin. Tout reste possible pour lui. Car il ne démord pas de la piètre opinion qu'il a de Nicolas Sarkozy.

«Tout ça pour ça ! » A Matignon, on se réjouit bien sûr que Dominique de Villepin soit entendu comme simple témoin par les juges chargés d'instruire l'obscure affaire Clearstream, mais on ne peut cacher de l'amertume à constater que cette bombe qui menaçait d'emporter le Premier ministre risque - à moins de nouveaux rebondissements - de faire pschitt ! trop tard pour qu'il puisse reprendre pied sur le terrain présidentiel qu'il n'a pas abandonné.

Jamais Dominique de Villepin n'a abdiqué depuis que Nicolas Sarkozy le soupçonne, au mieux, d'une bien mauvaise manière pour ne pas l'avoir averti que son nom figurait sur les fameux listings Clearstream, au pis, d'avoir été parfaitement au courant de l'élaboration d'un faux document qui pouvait le discréditer. Le ministre de l'Intérieur en a appelé à la justice pour laver son honneur bafoué, tandis qu'à Matignon et à l'Elysée on tentait de banaliser une « histoire de corne-culs » à hauts risques politiques, mais dont on excluait la dimension judiciaire. Parole contre parole.

Alors que Nicolas Sarkozy avait la conviction qu'il était la victime d'un complot, dans la pure tradition des chiraquiens, dont, disait-il, le jeu favori était de le « déstabiliser », Dominique de Villepin criait à la calomnie. Déjà au printemps. « Hasard ou malchance, susurrait-on alors dans l'entourage du Premier ministre, cette affaire s'enflamme très vite après le CPE. » Dominique de Villepin a toujours pensé que le président de l'UMP l'avait laissé s'enferrer dans l'aventure du CPE - dans laquelle, par parenthèse, il avait d'abord voulu le marginaliser -, qu'il l'avait même soigneusement « planté », tandis que Jacques Chirac, in extremis, parait au plus pressé. La vraie rupture politique date de là. A ce moment-là, le président décidait de remettre « les institutions dans le bon ordre », selon le mot de Jean-Pierre Raffarin : le président assume ses responsabilités jusqu'à la dernière seconde de son mandat ; le Premier ministre est le chef du gouvernement. Chacun à sa place. Mais, avec Nicolas Sarkozy, la rupture politique se muait en haine partagée, pour tous ceux qui les observaient par-delà la courtoisie requise dans les cénacles interministériels. Dominique de Villepin, déjà mort après le CPE, serait donc achevé par Clearstream. « La vérité, c'est que ce montage est faux et qu'on est pris dans une campagne de calomnies qui n'arrêtera pas. Les juges décideront », fulminait-on à Matignon. De semaine en semaine, on répétait que « rien n'accusait Villepin », que le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur s'en étaient expliqués « trente-six fois ». Chaque fois que d'un mot l'affaire était évoquée - encore le 1er septembre 2006 par François Fillon dans les colonnes du Figaro -, Villepin éclatait de rage. « Si cette affaire redémarre, c'est que certains le veulent », insinuait-on, allant jusqu'à dire au fil des jours que le Premier ministre était « la première victime de Clearstream » : « Il serait donc la victime de l'assassinat qu'il aurait lui-même ourdi contre Nicolas Sarkozy. On rêve ! » s'enflammait-on Place Beauvau.

Cette affaire, qui n'a pas livré tous ses secrets, a en tout cas servi de révélateur à l'irrémédiable rivalité qui s'est sédimentée entre les deux hommes. Il y a les points sur lesquels les deux camps s'accordent. Tous deux fous absolus de politique, ils sont les deux grands fauves du moment, dans leur génération à l'UMP, « largement au-dessus du lot », comme dit un proche du président. S'il fallait hasarder une comparaison, on songerait aux jeunes Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, si complémentaires qu'ils ne pouvaient que devenir ennemis. Ici et là, on admet qu'ils vivent une relation totalement schizophrénique qui ménage en tout cas la vie du gouvernement. Une relation sans tension, sans acrimonie apparentes. Il leur arriverait même de rire ensemble. Mais tout cela est parfaitement artificiel...

C'est sur l'appréciation de leurs motivations que les deux équipes se contredisent. Les amis du Premier ministre sont certains que Nicolas Sarkozy n'a peur que de lui, justement parce qu'il en a testé la résistance, voire la nuisance. Ceux du ministre de l'Intérieur affirment que, bien au contraire, Sarkozy ne craint pas ce novice de la politique incompris des élus qu'il ne cherche pas à comprendre. Ce n'est pas un affrontement avec lui qu'il redoute, mais sa perversité qui le conduirait à scruter « la face noire des êtres ». Cette « dinguerie » qui n'inquiète pas seulement Nicolas Sarkozy - en leur temps, elle a su émouvoir Bernadette Chirac ou Antoine Rufenacht pendant la campagne de 2002 - et que Dominique de Villepin, devant ses visiteurs, balaie : « Je ne lis jamais les rapports de police. Ils sont trop mal écrits ! »

Dominique de Villepin n'a pas cédé un pouce. Jamais. « Ce qui compte, c'est de survivre », remarquait, en mai, un de ses conseillers. Dominique de Villepin a survécu. Il a connu les moments où le téléphone ne sonne plus, où les amis s'éparpillent, mais il pourra confirmer, bravache, qu'il donnerait tous les dîners avec les patrons du Cac 40 pour celui qu'il a partagé avec Anselm Kiefer en marge de la récente inauguration d'une exposition du peintre à Paris. Il a survécu parce qu'il est persuadé que les choses changent très vite et qu'une campagne présidentielle se joue dans les dernières semaines. « Il est habité », disent ses détracteurs qui le voient dans son donjon de Matignon d'où il se remet imperturbablement en scène, courant de ville en ville à la rencontre des Français. « Il était au zénith en janvier ; en quatre mois, il a vacillé. Cela apprend à être zen », commente-t-on dans son entourage.

La décision des juges de l'entendre comme témoin dans l'affaire Clearstream n'est évidemment pas anodine. Il n'est pas si fréquent qu'un Premier ministre doive se rendre à la convocation des juges !... Seul Lionel Jospin, avant lui, avait rencontré les magistrats - qui s'étaient déplacés chez lui pour l'entendre dans l'affaire Destrade (concernant le financement du PS), le 20 novembre 2001. Une longue audition comme celles qu'ont déjà subies Jean-Pierre Raffarin et Michèle Alliot-Marie laissera forcément des traces. Mais, dans cette implication minimale - après que certains ont évoqué l'éventualité d'une mise en examen du Premier ministre - qui risque de s'avérer plus morale que pénale, Dominique de Villepin voit la justification d'« aller jusqu'au bout » de son action à la tête du gouvernement. Avec une détermination relevée par tous ses adversaires, il entend démontrer depuis des semaines qu'il occupera tout son espace et que le candidat « aujourd'hui le mieux placé » devra compter avec lui. Il voulait « mettre de l'épaisseur dans la soupe » proposée par le président de l'UMP, assuré que l'alignement de tous sur un message unique ne le fera pas gagner. De la critique de la suppression de la carte scolaire ou des droits de succession, des leçons de politique étrangère dispensés autant à Nicolas Sarkozy qu'à Ségolène Royal, de la mise en évidence même des limites du bilan du ministre de l'Intérieur en matière de sécurité, il veut contraindre le candidat de l'UMP à l'écouter ou au moins prendre les Français à témoin qu'à force de « vouloir toujours avoir raison » il avait tort. Dominique de Villepin n'a pas changé d'avis : il pense toujours que Nicolas Sarkozy n'a pas la dimension d'un homme d'Etat - « Les cotes de popularité c'est une chose, c'est autre chose de savoir qui est le mieux placé pour remplir la fonction présidentielle », confiait-il encore au Tchad le 1er décembre - et qu'il ne comprend pas l'alchimie des campagnes présidentielles telles qu'il les a méditées aux côtés de Jacques Chirac en 1995 et en 2002. Il a fait le pari que le choix qui s'imposait prématurément aux Français d'un duel Sarkozy-Royal était trop rétréci et qu'il allait les lasser. Il a dit et répété que les mois qui passent effacent ceux qui les ont précédés et que la dynamique de la course était plus importante que tout le reste.

Il fallait donc être prêt au cas où... puisqu'il considère que lui seul peut échapper, avec le président de la République auquel son calendrier est institutionnellement lié, à la procédure interne du choix du candidat de l'UMP. « Calmer le jeu, pourquoi calmer le jeu ? » maugréait-il encore l'autre semaine alors qu'on lui disait que le temps était venu de la pacification dans la majorité. Ses irréductibles partisans comme François Goulard considèrent encore que Dominique de Villepin pourrait être un recours si les circonstances le permettent. Les circonstances ? La chute de Nicolas Sarkozy dans les sondages et un regain de l'opinion pour le Premier ministre. « Le temps presse », ironise-ton du côté de la Place Beauvau, où l'on constate que l'annonce officielle de la candidature de Nicolas Sarkozy et sa résistance face au déploiement de Ségolène Royal aimantent l'UMP autour de lui et isolent au contraire Dominique de Villepin, cantonné dans le rôle exclusif de Premier ministre. D'ailleurs, celui-ci a concédé que « chacun était à sa tâche, à sa place ». Une forme de résignation que la diminution de la tempête Clearstream ne peut suffire à conjurer, il le sait. C'est sans doute l'un de ses plus fidèles soutiens, le député de la Drôme Hervé Mariton, qui résume le mieux sa marge de manoeuvre aujourd'hui : « Ce n'est pas parce qu'il ne faut rien exclure qu'il faut tout détruire. »

Source: Le Point -Catherine Pégard

Publié dans 2007

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