Interview | RTL

Publié le par P.A.

Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Dominique de Villepin.

Dominique de Villepin : Bonjour.

Les manifestants du 29 janvier souhaitaient des mesures pour relancer la consommation. Hier déjà, au "Grand Jury" sur RTL, Brice Hortefeux, nouveau ministre du Travail, répondait qu'il n'était pas question de changer de cap. Et ce message est confirmé, ce matin, par le Premier ministre, François Fillon dans une interview au journal "Le Monde". Le gouvernement, selon vous, Dominique de Villepin, a-t-il tort ou raison de ne pas vouloir procéder par une politique de relance de la consommation ?

Alors je pense qu'il a raison, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas prendre en compte l'ensemble des revendications qui s'expriment aujourd'hui dans notre pays et le malaise très profond qui s'exprime.

Mais vous pensez qu'il a raison  parce qu'une politique de consommation, ça n'est pas bien ?

Je pense qu'entre ne pas changer de cap et ne rien faire, il y a des marges. Et en particulier, on le sait, quand on s'intéresse à la voile et quand on salue l'arrivée de Michel Desjoyeaux, il faut parfois corriger la route pour atteindre l'objectif qu'on s'est fixé.

Quel est l'objectif ?

L'objectif c'est de moderniser notre pays ; mais nous devons le faire, bien sûr, avec un souci de protection dans une crise de l'ampleur de celles auxquelles nous sommes confrontés. Donc, protéger aujourd'hui, ça veut dire prendre en compte un certain nombre de besoins essentiels, et en particulier donner la priorité à l'emploi et à ceux qui sont confrontés à la plus grande difficulté.

C'est ce qui est fait aujourd'hui ou pas ?

Alors, c'est ce qui est engagé. Il faut sans doute aller plus loin ; et c'est là où il y a de la marge pour la négociation. Je comprends l'incompréhension de ceux qui voient le comportement de certaines entreprises, voient le comportement de certains financiers qui se disent : il y a deux poids, deux mesures. Donc, il faut aller plus loin.

Comment ? Est-ce que vous auriez une suggestion ? Une mesure concrète à apporter dans le débat aujourd'hui Dominique de Villepin ?

D'abord, je crois que si l'on maintient le cap de la modernisation, il faut que l'on précise l'objectif. Il y a une certaine confusion qui s'est installée sur cet objectif. Ca veut dire d'abord mettre tout notre effort, mettre tous nos talents dans l'effort d'innovation. Si on veut véritablement moderniser la France, c'est ainsi et ce c'est pas par un investissement saupoudré. J'entends parler ici et là de 1.000 projets pour l'investissement. Encore faut-il que ces investissements soient productifs et qu'ils permettent après de dégager un certain nombre de bénéfices pour les Français.

En ce qui concerne la priorité à l'emploi et la priorité à ceux qui sont confrontés aux plus grandes difficultés, je crois qu'en ce qui concerne la couverture chômage, en ce qui concerne les minima sociaux, il faut effectivement faire davantage pour ceux qui sont confrontés à de la difficulté. C'est un moyen d'ailleurs de relancer le pouvoir d'achat et la consommation, mais de façon ciblée. Prenons en compte la réalité économique de notre pays avec des marges de manœuvre qui sont aujourd'hui quasi nulles. Donc, il faut prendre en compte cette situation des déficits publics et l'aggravation de la crise parce que nous le voyons, la crise sera longue et profonde.

Les syndicats réclament, par exemple, la fin de la suppression des postes dans la Fonction publique. Ils ont tort ? Ils ont raison ?

Alors je crois qu'ils ont raison en soulevant l'importance aujourd'hui des services publics. Entre 2002 et la campagne électorale, on a vu que beaucoup voulaient remettre en cause le modèle social français. Or, ce modèle social français, il est un amortisseur de la crise.

Qui voulait le remettre en cause ?

Dans les débats politiques, nombre d'hommes politiques pensaient qu'il y avait là la possibilité de marges de manœuvre. Moi je pense que le modèle français... Le modèle social français est une nécessité et c'est un atout. Bien sûr, le moderniser, l'adapter.

Mais si vous étiez au gouvernement, si vous pouviez...

Donc, dans ce domaine, je crois qu'il faut réévaluer l'importance de nos services publics et en particulier, dans le domaine de la recherche, dans le domaine de la santé et dans le domaine de l'éducation. Ca veut dire qu'effectivement, si on doit lâcher du lest pour éviter un certain nombre d'incompréhensions, pour éviter un certain nombre de conflits sociaux qui au bout du compte, nous coûteront beaucoup plus cher, je crois que dans ce domaine, ça vaut la peine d'écouter effectivement les partenaires sociaux.

Donc, la suppression des 30.000 postes cette année, il faudrait peut-être la revoir, selon vous ?

Sans doute doit-on réévaluer cet objectif.

Vous le disiez, quand vous étiez à Matignon, vous ne vouliez pas "supprimer au rabot", je crois que c'est votre expression ?

Oui. Je crois et je l'ai vécu à travers un certain nombre de crises sociales et notamment le CPE, je crois qu'il ne faut  pas se durcir.  Face à des conflits de ce type, il faut chercher à comprendre à avancer et à véritablement rassembler. Donc, dans ce domaine, je pense que le Président de la République parce que c'est aujourd'hui à lui que la rue s'adresse, le Président de la république doit effectivement écouter, s'adapter. Je crois que le calendrier est bon puisqu'il va s'exprimer devant les Français dans les prochains jours. Il a, par ailleurs, une rencontre avec notre partenaire allemand, avec Angela Merkel, et un certain nombre de réunions européennes. Donc je crois que c'est le moment, effectivement d'abord de préciser le cap, de corriger la route et véritablement d'envoyer des signaux comme quoi il écoute les Français.

Voilà quelques conseils sans doute qui seront entendus à l'Elysée, ce matin.

Je me garderai bien de donner des conseils, mais quelques leçons de l'expérience.

Eh bien voilà, ce sera des leçons de l'expérience. Le préfet de la Manche, Jean Charbonniaud qui a été aussi l'un de vos collaborateurs, Dominique de Villepin, a été muté pour n'avoir pas su, selon le gouvernement, canaliser les manifestants lors d'une visite présidentielle, le 12 janvier dernier à Saint Lô. Certains sont choqués par cette mutation. L'êtes-vous, vous, Dominique de Villepin ?

Je suis d'autant plus choqué par cette décision que je connais bien Jean Charbonniaud, qui est un très bon haut fonctionnaire et un très bon serviteur de l'Etat. Je crois que si à chaque sifflet en direction du Président de la République, on mute le préfet ou le responsable administratif, on prend de grands risques, et en particulier celui, que les préfets écrivent désormais au Président de la république en signalant qu'il prend des risques à venir dans leurs départements ou dans leur région.

C'est une mauvaise décision, selon vous ?

Je crois que ça fait partie de ces décisions qu'on prend sous le coup de l'humeur mais qui n'est pas juste, en tout cas, vis-à-vis de ce haut fonctionnaire. Et je souhaite que des propositions puissent lui être faites très rapidement. Je comprends qu'on puisse effectivement dans la période actuelle, être quelque peu énervé par un certain nombre d'attitudes ; mais la réalité, c'est bien celui d'une contestation. Donc, autant écouter les sifflets quand il s'adresse à vous et essayer de... Je pense que ce n'est pas facile, oui, de présider aux destinées de notre pays en période de crise. Quand on regarde les indicateurs, celui du chômage qui va tomber en décembre, quand on regarde celui de la croissance avec les annonces du FMI (- 2%) quand on regarde la situation de nos déficits publics qui ne cessent de croître, je crois qu'il y a de quoi être préoccupé. Je crois qu'il ne faut pas que les responsables de la Fonction Publique servent de bouc émissaire.

Le fait que Jean Charbonniaud soit un ancien collaborateur, vous pensez que ça a joué dans la décision ?

Je refuse de l'imaginer.
 
Vous refusez de l'imaginer !On a appris que vous aviez pris un petit déjeuner avec Ségolène Royal, alors ça nous a surpris. Qu'est-ce qui vous rapproche aujourd'hui de Ségolène Royal, Dominique de Villepin ?

D'abord nous nous connaissons depuis longtemps puisque nous sommes camarades de promotion. Elle a souhaité aborder un certain nombre de grands sujets internationaux, et évidemment j'ai accepté.

Que des sujets internationaux ?

Que des sujets internationaux.

Promis, juré ?

Ah absolument. Vous savez, il y a matière et cela conditionne notre avenir. Donc, je crois que c'est important que les responsables publics dans ce pays puissent échanger sur des thèmes d'intérêt général.

Promis, juré que des sujets internationaux.Avez-vous voté pour elle, lors du second tour de l'élection présidentielle de 2007 ?

Ecoutez, vous voyez bien que si je commence à répondre à vos questions sur un terrain qui m'intéresse aussi peu, c'est-à-dire celui des sujets partisans. D'ailleurs message important dans cette période : si l'on veut véritablement gagner les élections européennes pour ce qui concerne la majorité, préoccupons-nous d'abord et exclusivement des Français plutôt que des questions partisanes.

Avez-vous voté pour elle au deuxième tour de l'élection présidentielle ?

Je n'ai jamais répondu. Vous m'avez posé la même question il y a un certain nombre de mois ...

Ah je ne crois pas !

... Et je ne réponds jamais sur ces questions.

Dominique de Villepin qui ne répond jamais à certaines questions - jamais, jamais - il ne faut jamais dire "jamais", était l'invité de RTL ce matin.

Auteur : Jean-Michel Aphatie

Publié dans Interview

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