Les «trois nouvelles vies» de D. de Villepin

Publié le par P.A.

L'ancien premier ministre n'a pas encore choisi entre un retour à la politique et sa nouvelle existence d'avocat, conférencier et écrivain.

Des cartons traînent dans son bureau, et les rayonnages de sa bibliothèque sont à moitié vides, mais Dominique de Villepin a enfin une adresse à lui. L'avocat international, numéro de toque C 1203, vient d'emménager avenue Foch, à deux pas de l'Arc de triomphe. L'ex-diplomate a quitté l'annexe du Quai d'Orsay, avenue Kléber, où il s'était installé sitôt après son départ de Matignon. Sa nouvelle adresse est chic, mais les bureaux sont petits et meublés modestement. L'ancien premier ministre nous reçoit dans une pièce un peu sombre, avec un canapé gris dans un coin. Autour de lui, plus aucune trace de sa passion pour les arts premiers. On est bien loin du vaste bureau de Matignon où il avait entassé statuettes et fétiches africains. Seule Nadine, sa fidèle assistante, l'a suivi dans sa nouvelle vie.

Sur sa table de travail, les dossiers s'empilent : projet de discours à l'université de Kyoto, où il se rend dans les prochains jours, programme de ses futurs déplacements au Pérou et au Venezuela, propositions de conférences… Sans compter ses activités de poète et écrivain. Dominique de Villepin a un agenda bien rempli. Il voyage en France et à l'étranger, donnant conférences et délivrant conseils aux grandes entreprises qui paient ses services.

«Vous venez me voir pour ma nouvelle vie de comédien ? » s'amuse-t-il. L'auteur de l'Éloge des voleurs de feu, robuste anthologie poétique, est revenu ravi de son week-end à Montpellier. L'ex-premier ministre est monté sur les planches, pour la première fois de sa vie, afin de lire des poèmes de ses «héros favoris » : Ver­laine, Césaire, Cendrars, Char et les autres, qu'il a mis en scène dans un «chemin de voix ». Les 400 spectateurs ont fait un triomphe à ce saltimbanque d'un nouveau genre. Comme les élèves du collège Arthur-Rimbaud de Montpellier qu'il a rencontrés plus tôt pour évoquer avec eux la vie et les textes de ce poète. «J'aime ces rencontres. J'ai besoin de revoir mon pays. » À la fin de l'été, l'écrivain s'apprête à publier chez Perrin le dernier volet de sa trilogie consacrée à Napoléon et intitulé La Chute, ou l'Empire impossible. Mais il promet déjà un «petit volume sur Sainte-Hélène ou l'éternel retour ». Tout un programme pour ce passionné de la geste napoléonienne. D'ici là, il devrait avoir achevé un essai, chez Plon, sur la nouvelle donne mondiale. Infatigable écrivain.

Le voilà donc avocat international, conférencier et écrivain poète. Il a quitté la vie politique active, mais cela ne semble pas lui peser. «J'ai trois nouvelles activités », se réjouit-il. «Trois nouvelles vies » qui comblent le vide laissé par quinze ans de vie politique au sommet. Entre 1993 et 2007, Dominique de Villepin a occupé successivement les fonctions de directeur de cabinet d'Alain Juppé au Quai d'Orsay, de secrétaire général de l'Élysée, de ministre des Affaires étrangères, de ministre de l'Intérieur et, enfin, de premier ministre. «Je connaissais le terme de mon bail. J'aspirais à quelque chose de nouveau. Il me fallait cette profonde remise en cause. » Sa reconversion n'a pas été «facile», convient-il. «On ne devient pas avocat en cinq minutes. On ne s'adapte pas aux règles du monde économique et financier comme ça, en claquant des doigts», raconte l'ancien premier ministre, confronté comme tout fondateur d'entreprise en France au lot d'obstacles administratifs à franchir. La vente aux enchères de sa bibliothèque impériale (pour la rondelette somme de 1,2 million d'euros) lui a permis de lancer ses ­affaires et d'assurer son autonomie.

Un an après son départ de Matignon, le quotidien de Dominique de Villepin n'est donc plus dans la politique. Même si celle-ci n'est jamais bien loin. Et pour cause. Le feuilleton judiciaire Clearstream qui l'oppose à Nicolas Sarkozy est loin d'être clos. Le non-lieu, un temps envisagé, faute de charges suffisantes, lui a été refusé par le parquet, qui a requis de nouvelles me­sures d'instruction contre lui. «Je sais que la vérité finira par apparaître. Cela fait quatre ans que l'instruction est en cours. On ne peut éternellement commettre des anachronismes. Tout ça n'est pas agréable. Mais je reste serein», assène-t-il. Attendant avec impatience le moment où il pourra ressortir du bois pour laver son honneur et prendre sa revanche. Ses amis politiques crient au scandale. «C'est de l'acharnement, une honte pour la République», tonne Jean-Pierre Grand, député de l'Hérault et fidèle d'entre les fidèles.

« Vous me voyez solliciter une place ? »

A-t-il revu le président de la République depuis leur dernière rencontre, le 18 juin 2007 ? «J'ai revu Nicolas Sarkozy, à sa demande, dans le cadre de la préparation de la présidence française. C'était à la mi-mai dans son bureau», confie Villepin au Figaro. «Mais ce n'était pas secret. L'Élysée n'a pas voulu le faire savoir, ça les regarde», révèle-t-il. Ont-ils parlé de Clearstream ? «Non, on est restés sur l'Europe», assure-t-il, démentant tout pacte secret en échange d'une tête de liste aux élections européennes en Ile-de-France, selon une information du Point. «Il n'y a aucun pacte. Vous me voyez solliciter une place ? De toute façon, pour les européennes, c'est bien prématuré», prévient Villepin, qui attend d'être débarrassé de l'affaire Clear­stream pour songer à un avenir politique.

Son retour passe-t-il par la case élection ? «Je crois aux circonstances. Je ne suis pas un opportuniste. Je ne me présenterai pas n'importe où, à la va-vite, avec un parachute.» Il n'exclut donc rien. La poignée de fidèles, qu'il réunit chaque mercredi à l'heure du Conseil des ministres, en rêve. «Le problème de Dominique, c'est le passage à l'acte», regrette l'ancien ministre Henri Cuq, qui figure parmi ses visiteurs réguliers. «Villepinistes nous sommes, villepinistes nous l'assumons», maintient Hervé Mariton, député de la Drôme et un de ses plus ardents défenseurs. À l'inverse, certains amis se plaignent qu'il ne donne plus de nou­velles. «Il ne rappelle jamais», soupire Jean-Louis Debré. Pour l'instant, Villepin refuse de s'organiser politiquement. Un projet de dîner avec des parlementaires est envisagé, mais il a remisé à plus tard son idée de club politique et de site Internet pour diffuser ses idées. Pour l'heure, il s'attache surtout à «recharger les batteries». «Je me déshabitue à regarder les choses de l'intérieur du pouvoir. C'est nécessaire pour se forger de nouvelles idées. La vie politique en manque tant.»

«Ni amer, ni rancunier», il n'intervient plus guère dans les médias, contrairement aux premiers mois de sa retraite politique, où il ne se passait pas un jour sans qu'il ne décoche une flèche contre le rival Sarkozy. «Tout ce que je disais n'était vu qu'à travers le prisme d'une relation bilatérale exécrable.» Serait-il devenu moins sévère avec le président ? «J'ai dit ce que j'avais à dire. Je ne vais pas ressasser toujours la même chose. Je constate d'ailleurs qu'une partie de mes convictions ont été reprises par certains dans la majorité» , ironise celui qui a dénoncé en vrac l'esprit de cour à l'Élysée, le risque de perte d'indépendance nationale, l'emprise du pouvoir sur les médias. Jusqu'à signer un appel à la vigilance républicaine dirigé contre Sarkozy. Son ami, le député UMP de l'Essonne Georges Tron, confirme que Dominique de Villepin a appelé ses partisans «à la retenue».

L'ancien premier ministre n'est toutefois pas tendre avec certaines réformes en cours. Et il ne faut pas le titiller bien longtemps pour le faire bondir. Les institutions ? «Notre Constitution est en phase avec l'esprit français. Ce n'était pas une urgence.» Il est sévère au sujet du fonctionnement du tandem exécutif. «Le premier ministre doit occuper une place centrale. Le fil de la gestion administrative du pays reste à Matignon. On ne peut pas gérer la France depuis l'Élysée. Tôt ou tard, prédit le prédécesseur de François Fillon, on reviendra à un fonctionnement plus équilibré des institutions.» La politique étrangère reste aussi dans son collimateur. La venue de Bachar al-Assad le 14 juillet ? «C'est une bonne chose de discuter avec la Syrie. Je suis partisan d'une logique d'incitation. Maintenant, il aurait fallu attendre que cette politique porte ses fruits, que la Syrie fasse un geste avant de l'inviter au défilé du 14 Juillet», regrette-t-il tout en soutenant l'initiative présidentielle d'Union pour la Méditerranée.

Au bout d'une heure et demie, la discussion s'achève. Villepin lâche un dernier regret : «Chirac me manque. J'aurais aimé être là le jour du lancement de sa fondation.» La justice interdit aux deux hommes de se rencontrer. Il vous raccompagne à la porte, à grandes enjambées. L'homme a gardé la forme. Ce marathonien confirmé a un rêve : «Je voudrais bien courir le marathon des Sables.» Une course mythique de 240 kilomètres dans le Sahara. Peut-être une manière pour l'inclassable Villepin de mettre un terme à sa traversée du désert.



Source: Le Figaro

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