L'opposant

Publié le par P.A.

L'ancien Premier ministre et Nicolas Sarkozy étaient adversaires politiques, l'affaire Clearstream a fait d'eux des ennemis. Depuis, l'admirateur de Napoléon mène la charge contre le président. Sans répit.

La scène se situe le 18 juin, à 15 heures, à l'Elysée. Nicolas Sarkozy reçoit Dominique de Villepin pour discuter de son avenir. Que va bien pouvoir faire celui qui, deux ans auparavant, avait fait trembler le tout nouveau président de la République ? Magnanime, Sarkozy évoque les différentes fonctions que son rival pourrait occuper. Commissaire européen ? Vice-président du Conseil de l'Europe ? Volubile, encore enivré par la victoire, le locataire de l'Elysée semble avoir oublié la terrible guerre que se sont livrée les deux hommes. Veut-il se réconcilier ou tout simplement proposer un poste à un homme à terre qui sera désormais son débiteur ? Dominique de Villepin lui répond tranquillement qu'il ne veut rien. Il explique au président fraîchement élu qu'il est désormais sur une autre planète. Il veut prendre le large. Il a envie de se consacrer à une mission internationale liée à une activité culturelle dans le privé, dans le domaine de l'art, plus précisément.

Par ailleurs, il a un désir féroce d'écrire. Il a un roman en tête, une histoire d'amour tumultueuse, forcément. Il ira l'écrire aux îles Marquises. Sur les traces de Paul Gauguin, le peintre hanté par la quête d'absolu, qui ne peut finir que dans la tragédie. Dominique de Villepin n'a jamais vu la politique autrement que comme une course effrénée vers le précipice. Dans quelque mois, il publierais Le Soleil noir de la puissance (Perrin), une plongée dans la période glorieuse de Napoléon. Derrière le travail de l'historien érudit, Villepin ne peut s'empêcher de poser sa griffe d'écorché vif. Il croit à l'inexorabilité de la chute en politique. Le président est abasourdi. Le vaincu a conservé sa superbe, comme si rien ne pouvait l'atteindre. Décidément, Nicolas Sarkozy ne comprendra jamais les ressorts de cet homme. Les «élucubrations poétiques» du dernier des Mohicans de la cause chiraquienne le laissent pantois. Entre eux, il y a un abîme insondable. L'un est un disciple de Desnos et d'Apollinaire. L'autre, un exégète de Jean-Marie Bigard et de Didier Barbelivien. La Pléiade contre Les Grosses Têtes.

L'appel du large
Ce gouffre, en apparence impossible à combler, cache une fascination réciproque. Celle de deux grands carnassiers qui n'ont jamais cessé de se jauger et de se reconnaître. Le président observe son ancien adversaire : il n'a aucune envie de le voir libre de tout mouvement. Déjà, durant la campagne électorale, il avait évoqué avec lui des missions à venir, qu'il pourrait lui confier une fois élu. Tout sourire, Villepin avait éludé. Durant ces mois de campagne électorale, ils avaient pourtant scellé un pacte tacite : Villepin ne gêne pas le candidat de l'UMP dans sa conquête de l'Elysée, et Sarkozy fera preuve de mansuétude dans l'affaire Clearstream. Certains proches de l'ancien Premier ministre sont même convaincus, devant les propositions de Sarkozy, que le scandale des faux listings de la banque luxembourgeoise finira dans les brumes d'un non-lieu. Une histoire trop labyrinthique. Du mauvais Robert Ludlum dans lequel les Français ont fini par se perdre. Ce 18 juin, à l'Elysée, Dominique de Villepin en est profondément persuadé. Clearstream, c'est du passé. Une «histoire de cornecul», comme l'a dit Jacques Chirac à «Nicolas».
Après la victoire de celui qu'il a si souvent surnommé «le nain», non seulement Villepin n'est pas mis au pilori, mais Sarkozy évoque des missions de confiance pour lui. Pure tactique ? Dans ce billard à huit bandes, comment savoir ? Dominique de Villepin répond que rien ne le fera changer d'avis : il préfère quitter quelques années le champ politique. Il croit alors sérieusement que Sarkozy va le laisser en paix. Début juillet, il part en vacances à Saint- Tropez chez son amie, la scénariste Danièle Thompson. Il est détendu, presque rasséréné, après cette dernière année passée à Matignon. Un calvaire, entre le CPE et les révélations fracassantes du général Rondot et de son ami, Jean-Louis Gergo- rin, qui le font passer pour un chef comploteur.

Prêt au combat
Le 5 juillet, les juges perquisitionnent à son tout nouveau domicile du XVIIe arrondissement, fouillent les chambres des enfants, saisissent leurs ordinateurs, s'acharnent avec une cruauté inutile sur lui, comme s'il était un vulgaire malfrat. Sa famille est choquée par la violence de l'opération. Dominique de Villepin remonte aussitôt à Paris. Il est mis en examen pour «complicité de dénonciation calomnieuse». Cette fois, il sait que Nicolas Sarkozy ne le lâchera pas. Le pacte tacite ? Du vent. Alors, il se prépare au combat. Il se remet au jogging, 15 kilomètres par jour. Au lieu d'être à terre, il se relève. Il part aux Marquises où il fait une croisière avec le magnat des médias américains, Barry Diller, et la créatrice de mode Diane von Furstenberg. Il revient à Paris avec une forme olympique. Il a beau subir un contrôle judiciaire humiliant qui lui interdit d'approcher les acteurs de l'affaire Clearstream, jusqu'à Jacques Chirac lui-même; il a beau être en pleine disgrâce, abandonné par tous à l'exception d'une poignée d'irréductibles qui se comptent sur les doigts d'une main, il ne se mettra pas à genoux. Au contraire. L'adversité le dope. Le pestiféré ne rate aucune cérémonie officielle. Le 5 septembre, à quelques jours de sa troisième audition chez les magistrats d'Huy et Pons, il se montre aux obsèques de Pierre Messmer, en l'église Saint-Louis des Invalides, au quatrième rang derrière Sarkozy et Chirac. Il veut montrer à tous qu'il est là, debout, imperturbable. Malgré les révélations qui s'accumulent sur son rôle dans Clearstream, les notes du général Rondot qui le présentent comme le chef d'orchestre de l'opération, rôle confirmé par l'ami Gergorin, il ne cède pas d'un pouce. Il épluche les 27 tomes du dossier judiciaire, jure qu'il prouvera que le montage politique dont on l'accuse n'est pas de son fait mais de son ennemi. Fou ? Suicidaire ? «J'aurais préféré me spécialiser dans l'étude de la faune et de la flore des îles Marquises», soupire-t-il. Traduction : j'étais prêt à m'éclipser, Sarkozy a voulu me tuer, la guerre continue.

La rage au ventre
A ceux qui tentent de comprendre pourquoi le «pacte tacite» a échoué, Dominique de Villepin répond : «Je suis la personne qui connaît le mieux Sarkozy. Je connais son feu... Nous avons eu des relations difficiles, mais je sais ce qui le fait bouger. Il a besoin de rapports de forces. Il a besoin d'un ennemi pour vibrer. Pour être respecté par lui, il ne faut jamais se coucher devant lui ni lui céder. C'est ce que François Fillon a compris.»Ripostes, de Serge Moati, sur France 5, il tire à boulets rouges sur la politique économique du président. L'homme en disgrâce fusille l'état de grâce. Il se présente comme un «citoyen désormais ordinaire». Il déclare qu'il est «en rage». Il part en croisade contre la «droite opportuniste, attrape-tout», contre la gouvernance «fébrile, convulsionnaire»

De coupable à victime
Incroyable paradoxe : le «paria de la droite», présenté par la presse comme un suppôt de Fouché, l'homme des basses oeuvres de Napoléon, se retrouve pratiquement le seul opposant à Nicolas Sarkozy. Curiosité politique : devant le vide sidéral de la gauche, sa parole fait mouche. Persuadé qu'il bénéficiera d'un non-lieu dans l'affaire Clearstream, il fonce dans la mêlée. Il est sur le pont d'Arcole, héroïque et solitaire. Avec une tactique simple : en endossant le rôle de grand opposant, il devient la victime de la vengeance présidentielle. Au jeu de go de la «victimisation», l'ex-Premier ministre de Jacques Chirac a fini par apprendre quelques ruses. «Jusqu'à cet été, Sarkozy portait le costume de la victime, souligne un proche du président de la République. Début septembre, Villepin tente de lui piquer le rôle. Cela pourrait ressembler à du théâtre de boulevard s'il n'y avait ce faux listing qui, il ne faut pas l'oublier, a cherché à abattre Nicolas Sarkozy, mais aussi des dizaines d'autres personnalités de la politique et de l'industrie. C'est bien d'un scandale du niveau du Watergate que nous parlons, pas d'un marivaudage de préfecture.»
Comment se sortir du piège judiciaire ? En tirant au lance-flammes sur l'enquête des magistrats. Sa thèse ? Quelle valeur peut bien avoir une procédure dont la partie civile principale est le président de la République, président du Conseil supérieur de la magistrature, chef des armées, de la police, etc. Habile posture ? Dominique de Villepin martèle ce credo. Son objectif ? Peu à peu, l'opinion va se retourner. Il espère même que le président aura l'habileté de retirer sa plainte pour que «la justice s'exerce librement». Mais Nicolas Sarkozy ne veut rien savoir. «Il n'a jamais été aussi remonté, dit un de ses collaborateurs à l'Elysée. Il ne cédera pas au chantage de Villepin. Le président est persuadé qu'il a trempé dans un complot qui visait à l'abattre. Il veut savoir qui a fabriqué les faux listings et comment. Il ne retirera jamais sa plainte.»

Sûr de son destin
Singulier bras de fer entre deux hommes qui n'ont jamais cessé de se combattre depuis plus de quinze ans. Le 21 septembre, Dominique de Villepin, pour ceux qui n'auraient pas encore compris l'enjeu de la bataille qui se livre, écrit publiquement au président. Il l'accuse d'avoir «instrumentalisé la justice à des fins politiques». Dans un autre courrier envoyé quelques jours plus tôt aux parties civiles du dossier, il rapporte des propos que lui aurait tenus Nicolas Sarkozy, fin 2004, alors que le scandale avait éclaté : «Il m'a déclaré que non seulement cette affaire ne le gênait pas dans sa marche vers la présidentielle (...), mais que, au contraire, il était convaincu qu'elle l'immuniserait contre toutes les autres affaires éventuelles qui pourraient être ex ploitées contre lui.» En d'autres termes, Nicolas Sarkozy, en redoutable judoka politique, a retourné l'arme qui lui était destinée contre ses propres adversaires. En jouant les samouraïs face à un président encore protégé par les sondages, Dominique de Villepin prend tous les risques. Le plus important ? Celui d'agacer ses juges. Mais a-t-il vraiment le choix ? «Ce qui est fou, c'est qu'il est encore persuadé qu'il sera un recours à Nicolas Sarkozy, que ce régime va mal finir, raconte un de ses amis. Il ne veut pas apparaître comme un prophète de malheur, mais il croit furieusement à son destin malgré les échecs et les coups reçus. C'est sans doute pour cela que Sarkozy veut le neutraliser définitivement. Les grands fauves sont dangereux jusqu'à leur dernier souffle
En attendant les futures confrontations, avant la fureur et les coups de tonnerre judiciaires, Dominique de Villepin continue d'écrire. En janvier prochain, il publiera Le Journal de Matignon (Pion). En ce moment, il achève une suite de L'Eloge des voleurs de feu (Gallimard) qui s'intitulera La Peur et les mots, un voyage dans la littérature à la mode Villepin, fiévreuse et torrentielle. Cet hiver, il se rendra à Pékin et à Shanghai pour y tenir quelques conférences sur les relations internationales. Sarkozy n'y sera pas épargné...

Ce qu'ils disent de lui
Jean-Pierre Raffarin : «C'est un fauve qu'on a arraché à la savane il y a quinze jours et qu'il faut faire passer dans le cercle de feu (...). Il fait partie des gens qui considèrent que l'histoire commence le jour de leur prise de fonctions...»

Claude Guéant : «Villepin est quelqu'un de très fier. Il est conscient de sa valeur, on pourrait même dire de sa supériorité.»

Nicolas Sarkozy : «Il parle du peuple, sans être jamais monté en seconde classe. Du terrain sans jamais avoir été élu. (...) Ceux qui ont le droit de parler de la France, ce sont ceux qui ont connu une fois dans leur vie le suffrage universel. (...) Entre lui et moi, ce sera une lutte jusqu'à ce que mort s'ensuive.»

Bernadette Chirac : «Villepin ? C'est le monsieur assis dans le fauteuil Louis XV... Si on n'a pas le niveau intellectuel, avec lui on ne compte guère.»

François Fillon : «On n'est pas dans un pays où l'on peut, simplement parce qu'on en a envie un matin, se présenter à l'élection présidentielle et la gagner.»

Il aime
Le poète allemand PaulCelan.L'Armée des ombres, de Jean- Pierre Melville, avec Lino Ventura, et particulièrement une réplique du héros : «Toutes les dettes se paieront.»La Martinique, «l'île magique où j'ai vécu une partie de mon enfance et où je vais toujours en vacances».

Il n'aime pas
«La détestation des êtres et des choses.»«Les gens enfermés dans l'amertume.»La trahison.Sarkozy ? «Je n'ai aucune animosité pour cet homme.»

Source: Challenge | Serge Raffy

Publié dans 2007

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