Interview: La botte du mousquetaire Villepin

Publié le par P.A.

Avant de rencontrer aujourd'hui les juges Jean - Marie d'Huy et Henri Pons, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin présente en exclusivité dans l'Est Républicain les arguments qu'il va faire valoir aux magistrats.

 

Propos recueillis par Eric NICOLAS et Laïd SAMMARI
- Vous dites et redites que, dans cette affaire, la justice a été instrumentalisée. En quoi ?
- L'affaire Clearstream revêt des dimensions très différentes. Il y a un dossier financier qui fait référence au système Clearstream lui-même. Il y a un aspect industriel qui fait référence aux rivalités industrielles entre EADS et Airbus, et aux rivalités au sein de l'industrie de l'armement ; enfin, il y a un aspect international qui fait référence aux rétro-commissions de l'affaire des frégates de Taiwan où plusieurs centaines de millions d'euros ont disparu. Au départ de cette affaire, on recensait plus de 200 victimes et se sont constituées 32 parties civiles. Or, très vite, une seule partie civile sera distinguée, Nicolas Sarkozy, au point d'éclipser toutes les autres, y compris les autres personnalités politiques de droite et de gauche. La question que je me pose, c'est comment s'est opéré ce tour de passe-passe et dans quelle mesure l'affaire a pu être « impressionnée » par la présence du ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur, puis ministre de l'Economie et des Finances, et aujourd'hui Président de la République.
- On part d'un dossier industriel vers un dossier politique, comment s'opère cette déviation ?
- Rien ne l'explique dans le dossier. Si ce n'est que plusieurs articles de presse font état fin 2004 d'une rivalité entre Nicolas Sarkozy et moi-même autour d'un rapport d'enquête de la DST qui innocenterait Nicolas Sarkozy et qui aurait été occulté. Or, l'instruction a montré que ce rapport n'existait pas. Et pourtant l'accusation portée contre moi a persisté, alimentée par des violations répétées du secret de l'instruction.
« Un acteur influent »
- Si l'on vous comprend bien, Nicolas Sarkozy n'était pas visé sur le plan politique mais sur le plan industriel. Pouvez-vous expliquer ?
- C'est ma conviction. Rien dans le dossier ne permet d'indiquer que Nicolas Sarkozy est politiquement visé. En témoigne la première lettre du « corbeau » adressée au juge Van Ruymbeke. Certains veulent aujourd'hui considérer faussement que c'est sur mon instruction que cette lettre a été adressée au magistrat. Or il faut noter que cette lettre ne comporte aucun caractère politique. Elle ne cite que des noms d'industriels et ne mentionne à aucun moment Nicolas Sarkozy. C'est bien là la preuve qu'il n'est pas la cible. Par contre, on a oublié un peu vite que Nicolas Sarkozy, compte tenu des liens qui étaient les siens avec les milieux industriels et compte tenu de sa fonction de l'époque de ministre de l'Economie et des Finances, était à la fois un acteur influent et l'opérateur central du dossier Airbus-EADS ce qui à mon sens pourrait expliquer sa mise en cause.
- Selon vous, rien n'autorisait Nicolas Sarkozy à se sentir visé et rien ne permettait à la justice de recevoir la constitution de sa partie civile.
- Il est vrai qu'à première vue, Nicolas Sarkozy paraît plutôt moins visé que les autres personnalités politiques qui sont directement citées par leur nom : Dominique Strauss-Khan, Alain Madelin ou Jean-Pierre Chevènement, alors que lui-même ne pouvait se sentir visé qu'indirectement à travers des éléments de son patronyme ou de celui de son père (Paul de Nagy, Stéphane Bocsa). D'ailleurs au départ, quand l'affaire a été rendue publique au mois de juillet 2004, la classe médiatique et politique a pensé à son père et c'est lui Nicolas Sarkozy qui a finalement indiqué qu'il était personnellement visé.
« Ma plus grande déception »
- On a beaucoup glosé sur la rivalité qui vous a opposé et qui vous oppose à Nicolas Sarkozy. Qu'elle en est l'origine ?
- Cette rivalité sur le plan médiatique n'a trouvé un écho qu'à partir de l'affaire Clearstream et s'est développée quand j'ai été nommé Premier ministre en 2005. Je me dois de rappeler que cette rivalité au début 2004 est d'autant plus infondée que c'est moi qui ait tendu la main à Nicolas Sarkozy en 1997 alors même qu'il était tenu en marge de notre famille politique après l'élection de Jacques Chirac ; c'est moi encore qui ait suggéré son nom dans le premier gouvernement de Jean-Pierre Raffarin comme ministre de l'Intérieur alors que j'avais été pressenti pour ce poste par Jacques Chirac ; enfin je l'ai même rappelé dans mon propre gouvernement en 2005.
- Vous avez affirmé à plusieurs reprises que Nicolas Sarkozy vous avait dit : Je sais que vous n'êtes pour rien dans cette affaire Clearstream. Pourtant Monsieur Sarkozy n'a cessé de vous présenter comme le principal instigateur de cette manipulation.
- C'est sans doute pour moi la plus grande déception. Peu après son retour place Beauvau en 2005, Nicolas Sarkozy m'a indiqué qu'il avait pu vérifier par lui-même que je n'étais pas responsable de cette affaire. Comment aurais-je pu imaginer que nous puissions participer au même gouvernement dans un climat de méfiance et de suspicion ?
« Une affaire de corne-cul »
- Quel intérêt Nicolas Sarkozy aurait-il eu à vous nuire ?
- On a beaucoup glosé sur une prétendue rivalité entre Nicolas Sarkozy et moi-même. Et pourtant dès ma nomination comme Premier ministre, les choses ont été claires entre nous. Je lui ai indiqué que, dès lors que j'avais accepté la responsabilité de chef du Gouvernement, je ne serais en aucun cas candidat à l'élection présidentielle. Je me dois d'ailleurs de préciser que le Président Jacques Chirac avait été dès l'origine extrêmement clair sur ce point. Je comprends que Nicolas Sarkozy ait pu se sentir blessé d'avoir, comme d'autres, été injustement cité dans cette affaire Clearstream. Mais je n'imaginais pas, compte tenu de son expérience politique, qu'il puisse accorder le moindre crédit à l'idée d'une manipulation politique, tant elle m'apparaissait farfelue. A plusieurs reprises d'ailleurs, le Président de la République de l'époque s'était efforcé de le convaincre qu'il ne s'agissait selon lui que d'une affaire de corne-cul.
- Lorsque l'affaire apparaît sur la place publique, Nicolas Sarkozy s'en entretient-il avec l'entourage du Président de la République ? Et si oui, qui ?
- Nicolas Sarkozy s'est à juste titre fortement ému de la mise en cause à travers des éléments patronymiques de lui-même ou de sa famille. Les entretiens qu'il a eus avec le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, ont révélé sa colère. Jacques Chirac s'est efforcé de le convaincre à plusieurs reprises que cette affaire n'avait peut-être pas la portée qu'il voulait lui donner.
- Selon vous pourquoi Jean-Louis Gergorin saisit la justice ?
- Il m'est difficile de répondre à cette question. Ce dont je peux témoigner, c'est de la conviction, voire de l'obsession de Jean-Louis Gergorin pour cette affaire Clearstream. Il a dans un premier temps informé le ministère de la Défense, puis le ministère des Affaires étrangères. Il a sans doute été déçu par l'absence de réponses qui lui était apportée et c'est pourquoi, me semble-t-il, il a dû alors s'adresser à la justice à travers le juge Van Ruymbeke.
« Un contresens »
- A aucun moment il ne vous a alerté de sa démarche ?
- A aucun moment, comme en témoignent les lettres qu'il m'a adressées à la fin 2004 où il se défend d'être le « corbeau ». Rien ne pouvait, selon moi, justifier une telle démarche. J'avais demandé au général Rondot une évaluation ; il lui appartenait d'apporter les réponses, si tant est que l'affaire ait eu quelque crédibilité. Le général Rondot n'est jamais revenu vers moi.
- Comment expliquez-vous que Michèle Alliot-Marie n'ait pas été mise en examen ?
- Je l'ai dit. Cette affaire n'a, à mon sens, aucune dimension politique. J'apporterai aux juges des éléments qui montrent qu'il s'agit d'une affaire internationale, financière et industrielle. Rien ne me paraît donc justifier la mise en examen d'un quelconque responsable politique.
« Perspective faussée »
- En quoi Nicolas Sarkozy est-il une victime privilégiée ?
- Rien à mon sens le justifie sur le plan politique. Son influence et son rôle en matière industrielle peuvent par contre expliquer qu'il ait été davantage visé que d'autres. Mais la thèse politique a été imprimée dès le départ de cette affaire et ma conviction, c'est qu'il s'agit là d'un contresens.
- Comment expliquez-vous que ce dossier ait été d'une certaine façon privatisé au profit d'une seule partie civile ?
- La personnalité de Nicolas Sarkozy, les responsabilités qu'il a exercées, son influence dans les différents milieux politiques, médiatiques, économiques et judiciaires, peuvent expliquer que l'attention se soit concentrée sur lui d'autant plus facilement qu'il s'est lui-même médiatiquement posé en première victime de cette affaire, faussant ainsi la perspective dans ce dossier.
- Après avoir étudié le dossier d'instruction, avez-vous le sentiment que des pressions aient pu être exercé sur la police et-ou sur la police judiciaire ?
- Ce n'est évidemment pas à moi de le dire. Mais mon sentiment, c'est que la thèse politique du fait de la présence de Nicolas Sarkozy a vivement impressionné ce dossier, nuisant à la sérénité indispensable à la manifestation de la vérité.
« La vérité d'un homme »
- Est-ce que vous seriez prêt, si les juges le demandaient, à une confrontation avec Nicolas Sarkozy, vous en tant que mis en examen, et lui en tant que victime présumée ?
- Je l'ai toujours dit, je n'ai rien à me reprocher dans ce dossier où j'ai agi conformément à mon devoir de ministre des Affaires étrangères puis de ministre de l'Intérieur. J'ai eu l'occasion maintes fois de m'en expliquer directement avec Nicolas Sarkozy. Les réponses que je vais apporter aux juges me paraissent éclairer d'une lumière nouvelle ce dossier. Personne aujourd'hui ne souhaite plus que moi la justice et la vérité, moi qui suis injustement mis en cause. Je l'ai dit, je répondrai à toutes les demandes des juges.
- Vous semblez persuadé que vous allez convaincre les juges de votre innocence. De quels éléments disposez-vous ?
- J'ai remis ce mercredi après-midi aux juges les premiers éléments suite à l'étude du dossier d'instruction analysant ainsi les points principaux du dossier. J'y ai ajouté de plus des pièces nouvelles qui témoignent du caractère industriel de cette affaire. Il y a là des réalités incontournables qui éclairent ce dossier d'un jour nouveau. Je pense qu'aujourd'hui la vérité fera un grand pas en avant. On peut jeter le soupçon pendant de longs mois, voire pendant plusieurs années, mais la vérité d'un homme et d'un dossier finit toujours par s'imposer.

Source: L'Est Républicain

Publié dans Interview

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article