Villepin : l'état de disgrâce

Publié le par P.A.

Comment le Premier ministre flamboyant qui admonestait les puissants de ce monde à la tribune des Nations unies en est-il venu à traîner un parfum de manipulations et de coups tordus?

 
Cet ex-collaborateur de Dominique de Villepin ne cherche pas à masquer le ras-le-bol du prédécesseur de François Fillon à Matignon: «Il en a marre de trinquer. Marre d'être traité comme un malfrat, comme un va-nu-pieds.» Ce député hier classé villepiniste s'exprime sur un registre plus feutré. Le message est identique: «Sur le fond de l'affaire Clearstream, Dominique n'est pas ébranlé. Mais conjoncturellement, il ne vit pas un moment facile. Son proche entourage, sa femme et ses enfants, encore moins

Retour vers le réel pour Dominique de Villepin. Il avait quitté Matignon au mois de mai sur un nuage, persuadé d'avoir sauvé la fin du quinquennat de Jacques Chirac par un comportement volontariste qui aurait tranché avec l'assoupissement des années Raffarin. Il était également convaincu que l'affaire Clearstream était derrière lui: il avait déjà apporté son témoignage aux juges le 21 décembre 2006. A l'entendre, rien dans le dossier n'était de nature à l'inquiéter davantage. Bien au contraire: les juges eux-mêmes finiraient par faire litière des accusations portées contre lui.

Premier choc: aussitôt parti, aussitôt oublié. L'ouverture en fanfare de l'ère Sarkozy a renvoyé dans l'ombre tout ce qui a précédé: Jacques Chirac le premier, mais aussi Dominique de Villepin et son bilan supposé flatteur. Un de ses proches note: «Ce n'est pas évident d'être aussi vite rejeté dans les ténèbres quand on a le sentiment d'avoir bien travaillé.» Deuxième choc: après l'interrogatoire de Jacques Chirac la semaine dernière dans l'affaire des emplois fictifs du RPR, le voilà menacé d'être mis en examen dans l'affaire Clearstream pour complicité de dénonciation calomnieuse lors de sa convocation du 27 juillet, au lendemain d'un séjour à Tahiti en famille où il a essayé de trouver un peu d'apaisement. L'ancien Premier ministre a été fortement secoué par la double perquisition, à son domicile et dans ses bureaux, opérée par les juges les 5 et 6 juillet. La porte de son appartement a été forcée par un serrurier. En vacances à Saint-Tropez, Villepin regagne Paris en catastrophe le 5 pour être traité comme un justiciable ordinaire. Fini les marques de respect réservées à un Premier ministre. Les magistrats lui réclament son téléphone portable et son portefeuille. Ils fouillent sa voiture, prennent son sac de voyage. Ils placent sous scellés ses ordinateurs. Sans compter les documents dont ils s'emparent... 

 
Comment Dominique de Villepin en est-il arrivé là? Il est d'abord victime de la graphomanie du général Rondot. Des experts en informatique ont reconstitué des fiches que ce spécialiste du renseignement avait détruites: Villepin aurait lui-même conseillé à son ami Jean-Louis Gergorin, le corbeau de l'affaire Clearstream, d'aller voir le juge Van Ruymbeke. Mais l'état de disgrâce de l'ex-Premier ministre a des causes plus profondes: il traîne derrière lui un parfum sulfureux, une odeur de coups tordus qui accrédite tous les soupçons, même les plus fantaisistes.
 
A vrai dire, son premier objectif en devenant Premier ministre était politique: empêcher Nicolas Sarkozy d'accéder à l'Elysée. Sur ce terrain aussi il a échoué. Jusqu'au début de la campagne, Villepin a espéré que Sarkozy explose en vol. Jusqu'au bout, il a cru «son» ministre de l'Intérieur inapte à être élu: trop droitier, trop libéral, trop atlantiste... Il avait vocation, croyait-il, à prendre sa place. Naturellement, parce qu'il lui était intrinsèquement supérieur. Villepin prête à Sarkozy un vrai talent: il ne l'a jamais rangé dans la catégorie des «nuls», où il place la quasi-totalité du personnel politique. Mais il espérait que les Français sauraient faire la différence entre un homme d'Etat de la trempe de De Gaulle - lui-même - et un politicien agité, sans réelle vision - Sarkozy.

« Dominique va aller dans le privé. Il ne reviendra pas en politique, pas même à moyen terme. Le prix à payer en politique est trop exorbitant. » Selon ce député UMP, Villepin est aujourd'hui proche de l'écoeurement. Connaissant les lenteurs de la justice, il sait que l'affaire Clearstream va lui coller à la peau pendant deux ou trois ans. Alors qu'il n'a qu'une envie: tourner la page. Il croit que Sarkozy doit en grande partie son élection à la qualité du bilan de son gouvernement. Il constate que le nouveau président l'ignore, tout en annonçant sa chute en petit comité. Devant tant d'ingratitude, il ne résiste pas à la tentation de se présenter en victime. Victime de Sarkozy, qui aurait instrumentalisé l'affaire Clearstream pour se débarrasser de lui. Victime de Chirac, qui selon certains villepinistes serait le véritable cerveau de cette fumeuse opération anti-Sarko.

Dominique de Villepin n'a jamais assumé sa propre part d'ombre. A la rentrée, il va publier un nouvel ouvrage sur Napoléon, «le Soleil noir de la puissance». Son livre précédent sur les Cent-Jours montrait qu'il était au moins autant fasciné par Fouché, le ministre de la police de l'Empereur. Aujourd'hui, le piège se referme sur lui: il va devoir s'employer à convaincre la justice que son propre soleil n'est pas noir.

 

Source: Hervé Algalarrondo | Le Nouvel Observateur (extraits)
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