Villepin le solitaire de Matignon [ 2émé Partie]

Publié le par P.A.

[...] Dans cette agitation où les simulacres de la démocratie télévisuelle empêchent tout vrai débat, le locataire de Matignon est devenu invisible. Il y a quelque chose de mystérieux dans la courbe de cette vie qui piétine. Le philosophe Marcel Gauchet y voit le signe d’une « malédiction française ». « Villepin sait, lui, disait-il en juillet 2006, ce qu’est la France. Il donne l’impression d’avoir compris tout ce dont le pays a besoin et soudain tout se retourne contre lui. » Un autre philosophe, Christian Jambet, l’un de nos meilleurs professeurs, prend en compte la volonté de Villepin de se retire du jeu électoral et fait de son attitude « un stoïcisme d’Etat ».

Il est tentant de chercher les raisons de cette disparition dans un système qui serait mis en place pour lui barrer l’accès à l’Elysée après les troubles nés d’une tentative de réformer le Code du travail (C.P.E.) et les embrouilles de l’affaire Clearstream. Villepin n’a-t-il pas pris une balle dans une affaire de sordides règlements de compte où il aurait trempé ? N’est-il pas mort bêtement pour le CPE ? N’a-t-il pas tout simplement perdu cette bataille d’ambition qui l’opposait à Sarkozy ? Villepin lui-même, à l’époque ne m’a-t-il pas confié : « J’ai un camion en travers de la route, je ne peux pas passer » ? Quand s’engage l’épreuve du CPE, celui qui met son style dans son verbe ne trouve pas les mots pour convaincre que cette réforme du droit du travail est fondamentale pour ceux qui n’ont rien. La tâche du désordre s’élargit. Les députés de sa majorité prennent peur. « La tragédie du Président », le livre de Giesbert, l’un de ses anciens proches, libère une parole qui lui est unanimement hostile. En quelques semaines, l’homme aimable, argumenteur et passionné, coqueluche du Tout-Paris, devient une figure haïssable, brûlée à feu vif sur le bûcher des médias. Des gens honnêtes se détournent de lui. Des amis écrivains me parlent de son goût pour les rapports de police, ils le prétendent ivre de lui-même. Je me souviens l’avoir vu dans son bureau, l’un de ces jours où rien n’allait : « J’ai commencé à transformer le pays. Mais je suis seul, sans air. Je n’ai plus d’espace, me dit-il. Sans troupe, personne pour moi, aucune marche de manœuvre, et je ne veux pas céder. » Pourtant la reddition est proche, d’autant que l’épée de Clearstream reste suspendue au dessus de sa tête. « Du bas au haut de l’Etat, on me fait savoir, dit Villepin lors d’un dîner improvisé avec Philippe Noiret et Anouk Aimée, qu’il y en a marre du Cpe. » Chirac est redevenu Chirac, le sentiment qu’il a de la fragilité du pays l’emporte sur tout souci de réforme. Villepin courbe la tête. Le lendemain, il en tire devant moi cette étonnante leçon : « L’espace que je n’ai pas, je n’ai qu’une solution, c’est de le prendre sur moi. Je n’ai qu’une porte de sortie sacrificielle. Accepter de servir l’Etat. Vivre en politique, il y a longtemps que je l’ai compris, c’est accepter de s’humilier soi-même. » Pour une fois, il parlait recroquevillé sur son fauteuil, comme s’il voulait se diminuer ou livrer son ventre aux renards de Sparte. Stoïcisme.

Son effacement a commencé en fait quand il s’est assis dans son fauteuil de Matignon- qui n’est jamais un fauteuil de plaisir -, le sourire aux lèvres et un seul mot à la bouche : mission. Ce jour-là, le poète se bâillonne, il se coupe de ses mythes, et ne parle plus que la langue des chiffres. L’orgueilleux s’oblige à l’humilité, à la discrétion. Il accepte de travailler avec ce rival qu’il a relevé (après l’épisode Balladur) mais qui l’obsède, Nicolas Sarkozy. Le quêteur d’Histoire fixe son regard sur l’horizon le plus bas du quotidien. Le bonapartiste s’interdit de commémorer le bicentenaire d’Austerlitz, sous prétexte que la seule bataille qui vaille est celle de l’emploi. Le héraut de la France à l’ONU s’est interdit tout commentaire sur la débâcle de l’intervention américaine. Dès cet instant, sa candidature à l’élection présidentielle est compromise, même s’il veut y croire encore. […]

Article de Daniel Rondeau Paris Match n°3019

Publié dans 2007

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V
Je tenais à remercier l'auteur de ce blog pour la publication, en deux parties, de cet excellent article, qui éclaire de façon précise et originale de nombreux enjeux du combat mené par Dominique de Villepin à Matignon. Au reste, une analyse telle que « Villepin sait, lui, disait-il en juillet 2006, ce qu’est la France. Il donne l’impression d’avoir compris tout ce dont le pays a besoin et soudain tout se retourne contre lui » m’apparaît comme très juste au regard de son destin politique.
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