Villepin le solitaire de Matignon [1ere Partie]

Publié le par P.A.


Derniers jours de Villepin à Matignon. L’homme s’oblige à travailler et à sourire. Séminaire gouvernemental. Consigne donnée aux ministres de laisser des dossiers en ordre. Mise en perspective de son bilan. Déplacement de deux jours à New York, conférence à Harvard, hommage public de Stanley Hoffmann. Inauguration du salon du livre. Il s’oblige aussi à soutenir Nicolas Sarkozy, l’homme choisi par sa famille politique, comme il dit. Chaque mardi matin, il reçoit pour un petit déjeuner secret les chefs de la majorité à 8H30. Sarkozy fait le point sur l’avancée de sa campagne, Villepin lui prodigue ses conseils. Autour de la table de la salle à manger, à quoi pensent les notables de la Chiraquie finissante, les Accoyer, Poncelet, Josselin de Rohan, Ollier, Gaudin qui, dans un étrange silence écoutent celui dont ils s’étaient crus débarrassés et qui continue de les agacer avec son intelligence ?

Mercredi 21 mars à 9 heures, il retrouve Chirac à l’Elysée pour préparer le Conseil Des Ministres. A 9H30, Sarkozy rejoint les deux hommes. Il les prévient de son départ imminent du gouvernement. On imagine la froideur de cet instant où s’étranglent tant d’années de passions, d’intérêts et de haines. Après le Conseil, Sarkozy, fatigué par la campagne, prend le bras de Villepin et lui dit : « J’ai besoin de vous. » Sarkozy n’oublie jamais de répéter que Villepin est celui qui a gagné deux Présidentielles. Pourquoi pas trois ? Chacun part de son coté pour les Invalides. La pluie et le vent se mêlent aux larmes et aux paroles du « Chant des partisans » autour de la dépouille de Lucie Aubrac, déposée sur un catafalque pour recevoir les honneurs militaires. La résistance est devenue page d’histoire. Les derniers poilus de 14 vont bientôt mourir. Sur la tombe des héros prospèrent notre asthénie nationale et la décomposition de nos forces morales et politiques. En cette première après-midi de printemps, des averses de neige fondue rayent en oblique les hautes fenêtres de Matignon. Villepin, bien calé dans un fauteuil, regrette que « la dérision marque aujourd’hui notre histoire. Tout devient caricature, et même la vie. Mon vrai créneau, c’est l’imaginaire. Je me sens capable de raconter la France, et je voudrais faire mon possible pour que les Français puissent écrire ce qui n’est pas encore écrit. Mais le conservatisme nous tue. Ce pays doit renoncer aux compromis. Quand il aura épuisé toutes les mauvaises solutions possibles viendra l’instant de vérité ».

Son discours à l’ONU, le 14 février 2003, avait révélé un visage et un style, une intensité aussi. Beaucoup de nos compatriotes ont alors deviné en lui une substance historique qui manquait à notre époque. Sa silhouette de sentinelle française et le rythme clair de sa parole, qui semblait dictée par la raison et les battements de son cœur, rappelaient à tous de bons souvenirs. La suite de l’histoire a montré que Dominique de Villepin, ce jour-là, avait eu raison. L’Amérique a défiguré la liberté en intervenant en Irak, sans tirer d’autre bénéfice que la haine ; on ne peut rien fonder sur un mensonge. Deux ans plus tard, le même homme force son destin en s’imposant à Matignon. Après l’échec du référendum sur l’Europe, le Président Chirac hésitait. Pour remplacer Jean-Pierre Raffarin, allait-il nommer Michèle Alliot-Marie ou Jean-Louis Borloo ? Villepin se prépare depuis des mois au Ministère de l’Intérieur, quand la France s’enfonce dans une crise dépressive. Fatigué d’attendre des décisions qui ne viennent pas, il a hâte de passer à l’action. Un jour, à l’Elysée, fort de son charme et de ses talents multiples, il guide, non sans insolence, la main présidentielle qui s’apprête à signer son décret de nomination. Le Président surpris de son audace, lui objecte : « Si vous allez à Matignon, vous ne pourrez pas vous présenter à l’Elysée. » Villepin répond que le pays ne peut pas attendre deux ans. Le Président signe. Entré par effraction dans le salon de la politique, Villepin le traverse en météore. Aujourd’hui, il est le fantôme d’une campagne présidentielle singulière qui passionne les Français sans les satisfaire. [...]

Article de Daniel Rondeau Paris Match n°3019

Publié dans 2007

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